Jean-Paul RIOPELLE, L'hommage à Rosa Luxemburg, 1992 (détail)[ * ]


La crise de l'art contemporain en discussion. A propos de l'ouvrage d'Yves Michaud : La crise de l'art contemporain. Utopie, démocratie et comédie (P.U.F, 1997)

Présentation du dossier



Marie-Noëlle Ryan[ # ]
Université du Québec à Trois-Rivières


Æ - Volume 3: Fall/Automne 1998




Abstract

The Crisis of Contemporary Art. About Yves Michaud's book, La crise de l'art contemporain (Presses universitaires de France, 1997)

Debates and controversies about contemporary art are not uncommon, but they have suddenly taken in importance in France in the last past years and have given rise to a large public discussion about the criteria of art and aesthetic judgement today, which inspired various publications, one of the latest being that of Yves Michaud, French philosopher and former Director of the Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts in Paris: La Crise de l'art contemporain (PUF, 1997).This special dossier aims at discussing Michaud's analysis of the crisis, especially concerning it's origins in the xviiith century (mainly in Kant and Schiller's ideal of a community of taste) and his conception of the consequences of the democratisation of culture and pluralism.



À l'amateur d'art moderne qui fréquente les musées et s'intéresse aux réactions du public qui l'entoure, il n'est pas rare qu'il soit donné d'entendre des remarques ironiques ou indignées, où l'on compare le talent de l'artiste exposé à celui du neveu de cinq ans et l'on s'offusque que de tels objets passent pour des « oeuvres d'art ». L'amateur, qui sait faire la part des choses, se contente généralement de conclure à l'ignorance ou à l'insensibilité esthétique de ses voisins et poursuit son chemin. Cette situation relativement banale s'est transposée depuis quelques années à un tout autre niveau pour donner lieu à un véritable débat public en France, que l'on appelle désormais la « crise de l'art contemporain ». Les premières offensives remontent à 1991 et sont venues de la revue Esprit, qui publiera trois numéros sur la question sous le titre général: « Quels critères d'appréciation esthétique aujourd'hui ? » 1  . Les revues Télérama et l'Événement du jeudi publieront également des dossiers spéciaux dans la même veine, causant une certaine surprise puisqu'il s'agit, dans les trois cas, de publications qui sont considérées comme plutôt ouvertes à la culture contemporaine, et dont on ne s'attendait pas qu'elles soient à l'initiative d'une telle entreprise de remise en question de la création artistique actuelle.

Dans un premier temps, la discussion porte sur les questions suivantes : Quels sont les critères du jugement esthétique aujourd'hui ? Comment sont choisies les oeuvres exposées dans les galeries et les musées ? Quel « goût » s'exerce, et au nom de qui ? S'y greffera, dans un deuxième temps, la question du rôle de l'État français dans la vie culturelle. Depuis 1995, la crise a pris de nouvelles proportions : les publications se sont multipliées, de même que les colloques et les interventions dans les journaux (Libération, Le Monde) ou les revues (Art press, Krisis, Le Débat), qui se présentent souvent sous forme d'attaques et de contre-attaques, parfois très virulentes. Les titres des numéros spéciaux publiés sur la question sont d'ailleurs significatifs de l'état d'esprit et du ton général du débat : « Les impostures », « Le grand bazar », « L'art triste », « Le complot de l'art », « La guerre de l'art »...

Mais que reproche-t-on au juste à l'art contemporain ? On peut regrouper les critiques de la manière suivante 2   : l'art contemporain est ennuyeux ; il ne suscite aucune émotion esthétique ; il est sans contenu ; il ne ressemble à rien ; il ne répond à aucun critère esthétique ; on n'y décèle aucun talent (n'importe qui est capable d'en faire autant) ; c'est une pure création du marché ; c'est un art officiel, réservé aux initiés ; c'est un art coupé du public, qui ne le comprend pas ; ce sont des élucubrations intellectuelles, des trucages qui dissimulent la vacuité ; c'est n'importe quoi ; le prix de certaines oeuvres est injustifié en regard du talent ou de la virtuosité démontrée.

Parmi les nombreuses publications auxquelles la crise de l'art contemporain a donné lieu, l'ouvrage d'Yves Michaud nous semblait mériter une discussion plus approfondie. Prenant en effet une distance salutaire avec le ton polémique des débats, La crise de l'art contemporain propose non seulement une mise en perspective critique et utile des différents enjeux de la crise et des principales prises de position, mais il développe en outre une argumentation originale sur les causes historiques et philosophiques de cette crise, argumentation d'autant plus intéressante qu'elle est appuyée par une connaissance réelle de l'art contemporain et de ses institutions. Rappelons, en effet, que le point de vue de Michaud est à la fois celui d'un observateur et d'un acteur : philosophe de formation, ancien directeur de l'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Paris, il est également l'auteur d'ouvrages sur l'art et s'est aussi frotté à la critique des oeuvres 3  .

De ce point de vue, sa contribution permet donc une saine clarification du débat et ne se prive pas de dénoncer au passage ce qui doit l'être (on trouvera beaucoup d'analyses pertinentes des travers du « monde de l'art » et de l'État culturel à cet égard). Néanmoins, certaines conclusions, voire la thèse même de l'ouvrage, pour intéressantes et stimulantes qu'elles soient, nous semblaient toutefois trop radicales pour ne pas appeler certaines remarques critiques. Ainsi, partant du constat selon lequel « la crise est loin d'être celle des pratiques mais plutôt celle de nos représentations de l'art et de sa place dans la culture » (p. 3), Michaud en déduira qu'il en va finalement « de la perte d'une de nos illusions tenaces, celle tenant à la fonction communicationnelle de l'art » et « d'un idéal de la communauté du goût » (p. 3-4) qui remonterait au xviiie siècle, et plus spécifiquement à Kant et à Schiller. Ce serait finalement ni plus ni moins la faillite de cet idéal « que nous appréhendons à travers l'idée d'une crise de l'art contemporain » (p. 4), qui se traduit en dernière analyse par la « fin de l'utopie de l'art ».

Ce sont ces thèses que nous avons voulu mettre ici à l'épreuve en proposant ces trois lectures de l'ouvrage d'Yves Michaud :

Centrée sur la critique du « libéralisme esthétique » que sous-tend la Crise de l'art contemporain, l'analyse que propose Louis Jacob aborde les aspects sociaux et politiques du pluralisme culturel et de la situation de l'art contemporain. Jacob suggère à cet effet d'intégrer une réflexion plus approfondie sur les ressorts et les enjeux de la culture de consommation, des politiques d'identité et de la mondialisation, en défendant par ailleurs une réévaluation de la notion de cosmopolitisme et une distinction plus spécifique de certains niveaux d'interprétation du phénomène artistique.

Les analyses de Marie-Noëlle Ryan pointent pour leur part vers un certain nombre de problèmes délaissés par la réflexion de Michaud, notamment quant aux définitions du jugement de goût, de « l'utopie de l'art » et du pluralisme culturel, ainsi qu'aux vraies raisons du hiatus entre les attentes et critères du grand public et ceux dont se réclame l'art moderne et contemporain. Ce faisant, elle insiste sur l'importance de la différenciation entre des types d'oeuvres et d'expériences « esthétiques », ainsi que sur la question des enjeux extra-esthétiques et de la fonction « critique » de l'art, sans lesquels ce dernier est voué à un destin de « motif pour papier peint ».

Enfin, Jean-Philippe Uzel propose un retour critique sur les notions de sens commun, de goût et de norme esthétique en analysant plus en détails l'opposition implicite que suggère Michaud entre l'universalisme kantien et le relativisme humien. Uzel critique plus spécialement la « lecture idéale de la modernité » que fait Michaud, dont ce dernier tire des arguments théoriques concernant la fin de l'utopie de l'art comme utopie de la communication esthétique. La réévaluation de certains éléments historiques avancés par Michaud (notamment par rapport au rôle du modèle des Lumières versus celui du Romantisme), permet ainsi de situer la crise de l'art contemporain dans une nouvelle perspective.

Ce dossier est complété par un article inédit d'Yves Michaud sur la question des critères esthétiques, rédigé en écho à nos observations critiques.




Note(s)

1.  Les trois numéros s'intitulent respectivement : 1) « L'art aujourd'hui » (juill./août 91), 2) « La crise de l'art contemporain » (fév. 92), 3)« L'art contemporain contre l'art moderne » (oct. 92).

2.  Cette liste reprend à peu de choses près celle établie par Yves Michaud (p. 16-17). Spécifions au passage que, lorsqu'on parle d'art contemporain, il s'agit presqu'exclusivement des arts plastiques (peinture, sculpture, installation), et que l'appellation « art contemporain » ne renvoie pas simplement à l'ensemble de ce qui se fait aujourd'hui en art, puisqu'elle exclut les peintres de paysages ou de portraits conventionnels.

3.  Cf. notamment L'artiste et les commissaires. Quatre essais non pas sur l'art contemporain mais sur ceux qui s'en occupent (Nîmes, éd. Jacqueline Chambon, 1989), ainsi qu'un ouvrage, aux mêmes éditions, qui réunit ses textes de critique d'art, Les marges de la vision. Textes critiques 1978-1995 (1996).



Previous Article /
Article précédent

Top / Début
Table of Contents / Table des matières
Next Article /
Article suivant