Jean-Paul RIOPELLE, L'hommage à Rosa Luxemburg, 1992 (détail)[ * ]


Passages sublimes: Andy Goldsworthy



Manon Régimbald[ # ]
Université du Québec à Montréal
Université du Québec à Chicoutimi


Æ - Volume 3: Fall/Automne 1998



Depuis toujours, Goldsworthy creuse les glaces, les neiges et les sables. Il puise dans le vent et sculpte à travers les saisons qu'il découpe. Hic et nunc, il tatoue la terre, du nord au sud. D'est en ouest. « Je ne peux plus déconnecter les matériaux de l'environnement », constate Goldsworthy qui taille dans les branches et travaille avec des feuilles autant qu'avec le soleil, la pluie et la mer. Il avance d'un arc à l'autre, parmi les cairns qu'il dresse, les trous qu'il perce, les lignes qu'il tire et les pierres qu'il casse. Une arche, une voûte. Et puis deux, quatre, huit, seize, trente-deux... sur le roc, au ras du sol, au bord de l'eau, au Pôle Nord comme à Montréal : des arches pérennes tel L'arche rouge (1998) et tant d'autres qui se défont, balayés par le vent, ensevelis sous la marée montante. « Mon travail n'est pas une appropriation de la pierre, et disparaît bientôt, comme une averse de neige, constituant une couche de plus dans les nombreuses couches de pluie, de neige, de feuilles et d'animaux qui ont fait la richesse de la pierre là où elle est posée » 1  , confie-t-il.

Pont entre le Québec et l'Écosse, l'arche de pierres du Cirque du Soleil de Montréal rappelle les pierres qui servaient à ballaster autrefois les bateaux venant d'Écosse; une fois délaissées dans le port de Montréal, elles étaient récupérées par des Écossais qui les utilisaient afin de construire les façades de maisons qu'on retrouve encore dans le Golden Square Mile de la métropole. Pierres nomades d'un siècle à l'autre, d'un continent à l'autre. En fait, histoire de pierres que le Musée d'art contemporain de Montréal recueillit tout simplement, au printemps dernier. Curieusement, il faut dire qu'il s'agit de la première exposition de l'artiste au Québec comme au Canada même si l'incroyable aventure de Touching North, avait conduit Goldsworthy jusqu'aux Territoires du Nord-Ouest canadien en 1988 alors qu'il cherchait à outrepasser le nord du nord en sculptant les neiges éternelles.

De cette exposition qui ne rendait compte que d'une part du travail de Goldsworthy -- une sculpture, des photographies, des dessins et des notes de carnets de l'artiste liés au motif de l'arc -- , il reste cette poussée de la voûte, ce pont jeté, ce point lancé qui rebondit dans le temps, qui franchit et enjambe l'espace. D'arcs en voûtes, il y a tous ces passages, passages ultimes aux traverses innombrables qui ouvrent des frontières autrement intouchables, entre ce qui passe et ce qui se passe, de l'art à la nature, de l'in situ au photographique, enfin de l'art aux confins de l'art.



I. Du sublime

Dès l'Antiquité romaine, Longin avait initié l'idée du sublime que raviveront Burke et Kant, au xviiie siècle 2  . Désormais le beau n'est plus qu'une province de l'expérience esthétique partagée avec le sublime où (se) jouent la nature et sa représentation. Ainsi les limites de la beauté classique sont bousculées, son harmonie est troublée. « Ce qui est véritablement sublime doit être recherché seulement dans l'esprit de celui qui juge et non dans l'objet de la nature », affirmait Kant 3  . Autant la clarté du beau rassure-t-elle, autant le sublime survient-il soudainement comme un choc, au bord de l'imprésentable, au moment où les frontières de l'art comme ses fins s'avèrent de plus en plus difficilement discernables.

Au fur et à mesure que l'expérience du sublime se tourne vers le spectateur, celui-ci se sent dépassé, voire menacé par cette force magistrale, insurmontable. Plaisir négatif selon Kant qui prolonge l'idée de « delight » préalablement établie par Burke, cette « horreur délicieuse » si étrangement paradoxale et ambiguë. Tour à tour, la raison et l'imagination sont mises en échec. Il n'y a pas de juste milieu avec le sublime qui a ses limites dans le colossal. Absolument grand, infiniment petit, il échappe à la mesure. Mise en abîme inaugurale dont l'avènement ne va pas sans risques. Démesure, simplicité, obscurité exposent dangereusement la représentation, incommensurable, si dénudée, si ténébreuse qu'elle frôle l'indistinct en même temps qu'elle montre violemment au sujet son propre abîme. Ainsi l'oeuvre de Goldsworthy nous surprend. Hors cadre, hors champ. Indomptable et indomptée. Au faîte de sa force, elle nous déstabilise tandis que ses arcs croulent tendus à l'extrême:

Je suis attiré par la tension qui s'accumule à la pointe d'un rocher ou au sommet d'une montagne. J'ai fait l'expérience de la vigueur et la force de la pierre dans les arcs que j'ai montés, un côté s'agrippant à l'autre dans une prise presque parfaitement équilibrée, si bien qu'aucun des deux ne lâche. Peu à peu, comme dans un bras-de-fer, l'un finit par faiblir et les deux s'effondrent. J'aime le déséquilibre et la tension qui caractérisent un arc inégal et je ne prévois pas, en général, qu'ils tiendront longtemps 4  .

L'écrasement des arcs désaccorde complètement le jeu des facultés de la raison et de l'imagination. ARC D'ARDOISE DEUXIÈME TENTATIVE OSCILLANT DOUCEMENT SOUS L'EFFET DU VENT TROP DANGEREUX POUR ÊTRE LAISSÉ RETIRÉ LES PIERRES DE CALAGE POUR LE FAIRE TOMBER. SCAUR GLEN, DUMFRIESSHIRE 26 MAI 1993. Pour exposer l'imprésentable, Goldsworthy compte sur cette rupture car

la précarité d'une colonne en équilibre est comme le fil du rasoir entre succès et échec -- la tension de la croissance. Il y a inévitablement plus d'échecs que de succès. Si la colonne s'effondre avant son achèvement, la chute est destructrice. Après son achèvement, la chute à la qualité d'une énergie ayant atteint son point de rupture 5  .

Si un arc ne s'effondre pas de lui-même, raconte Goldsworthy, il m'arrive parfois de l'affaiblir pour précipiter sa chute. J'apprends autant de sa destruction que de son édification 6  .

Les arcs précipités tombent, l'un après l'autre, et présentent cet infigurable, l'infini dans le fini, quand l'imagination se perd mais gagne à se perdre. Jet d'arches qui s'écoule dans l'opacité des brumes, dans la transparence du jour. Sous les flux et reflux de la vague, ils s'écroulent infiniment fracassés. Et la mer comme le vent ou le soleil recouvrent ça - FORT-DA - Informes engloutissements de marées emmêlées qui pointent dans les nôtres des passages privilégiés. ELEVEN ARCHES / MADE BETWEEN TIDES / FOLLOWING IT OUT / WORKING QUICKLY / WAITING FOR ITS RETURN / SUN, WIND, CLOUDS, RAIN / CARRICK BAY, DUMFRIESSHIRE, 17 OCTOBER 1995. Physique de passages. Vannes célestes. Attentes de la dissolution de l'arc-en-ciel à l'arc-en-terre. Arcades en suspens qui tremblent et s'effondrent sous l'impact du souffle des vents. Goldsworthy effeuille le temps, frémissant. " Je m'intéresse aux lieux temporels des matériaux et des lieux qui nous révèlent la pierre dans une fleur et la fleur dans une pierre "7, précise Goldsworthy. PAR DESSUS LE MUR - CINQ TENTATIVES EN TROIS JOURS SCAURLEN, DUMFRIESSHIRE 1er FÉVRIER 1993. Bornes de pierres qui soulignent l'espace et le temps. Je reviens très souvent voir certaines pierres, comme des lieux, nous apprend Goldsworthy; une pierre est une et multiple en même temps elle change d'un jour à l'autre, d'une saison à l'autre8. Sur le fil du temps, l'éternité est provoquée, foudroyée. " Mes sculptures peuvent durer plusieurs jours ou seulement quelques secondes… Ce qui compte vraiment pour moi, c'est l'expérience de la fabrication. Je laisse tout mon travail dehors, et je retourne souvent le regarder se défaire "9. De fait, ses monuments chancellent et chavirent, démesurément petits, si infimes que la marée les enfouit sous l'océan, qu'une bourrasque les arrache au monde et les précipite au sol. Ses paysages se dissipent au milieu de ce qui n'est ni nature, ni environnement.

Totalement ambivalente, la forme de l'arc éclate: puissance de la flèche qui pointe et pouvoir du trou autour duquel Goldsworthy insiste, encore et encore. Ambivalence terrible et conflictuelle entre le dedans et le dehors, entre l'élévation et la chute. Face au vertige des hauteurs et à celui du gouffre, l'ultime éblouissement entraîne la menace de la diffraction de toutes les limites. De haut en bas. De gauche à droite.

Pendant de nombreuses années, j'ai tourné autour des limites du trou, comme si j'essayais de trouver un moyen d'y pénétrer… Je disais jusqu'ici que je ne ferais plus de trous. Je sais maintenant que je continuerai toujours à en creuser. Ils exercent sur moi la même fascination que le besoin que l'on éprouve de se pencher au bord d'une falaise. Il est possible que ma dernière œuvre soit un trou.… J'aime dans le trou son aspect séduisant, qui m'incite toujours à explorer l'espace qui s'étend à l'intérieur ou au-delà: fenêtre, ouverture, invitation, entrée…10

Passages répétés du dehors au dedans, du masculin et du féminin, de ce qui enveloppe et de ce qui (se) développe, qui attire et repousse. TOUCHSTONE NORTH APRIL 1990. Arc tendu, pointu et pointant qui rejoint le dôme du ciel et s'en éloigne. Caverne et porche intérieurs. Terre d'asile originaire. Premier lieu de rencontre aux courbes chaudes et recouvrantes. Pour chaque arc, un trou qui suppose l'angoisse de s'y enfoncer, d'y être englouti par la multiplicité. Effroi théoriques devant la trouée. Pour un moment, les arches remontent à l'entrée des tombes des hypogées à tumulus. Poussée tropologique qui tend l'œuvre magistralement: répétition, inversion, chiasme itératifs, abîme sans fin des arcs buissonnants, sur l'entame du paysage. Dans l'obscurité qui désarçonnent, les espaces réversibles fluctuent et questionnent la solidité du monde visible.

II. DE L'IN SITU AU PHOTOGRAPHIQUE

Au bord de l'infiniment provisoire, Goldsworthy saisit le moment même où l'arc résiste, bravant temporairement l'épreuve des forces entropiques en recourant au photographique. Mais une fois les arcs rompus, il y a l'acte photographique qui relève l'in situ, jusqu'à le surplomber, le transfigurer, mettant au jour, d'abord et avant tout, les lieux de cette irrémédiable pragmatique. Le geste est rescapé. La distance insoutenable entre l'in situ et son report photographique soulève fondamentalement les fins de l'art. Dans l'expérience de cet " horizon lointain et pourtant si proche ", pour l'écrire comme Benjamin quand il définit l'aura, il y a le corps de l'œuvre, glorieux et mortifiée qui (se) joue11. Tout d'un seul coup, la photo frappe, sidérante. Elle troue le temps. Son exposition recouvre le travail interminable de la sculpture, saisi instantanément. Brûlure incandescente. Empreinte empruntée. L'épreuve photographique arrête le temps, provisoirement. Or une fois développée, elle l'éternise une fois pour toute. Statuaire de l'instant volé. Dernier arrêt. L'œuvre s'enfonce du mouvement à l'immuable pétrification. Tout à la fois: Fiat Lux au bord d'Hadès. La mort se perpétue et du même coup le temps est décapité. L'instant capturé est embaumé, étendu sous verre, bien en vue. Sépulcre de glace. Monument qui conserve et préserve l'in situ de sa propre perte. Rapt terrestre pour mieux le donner à voir, in aeternam À chaque prise, la photo recouvre le monde d'un voile transparent et paralysant. La représentation est dépouillée.

III. TRAVERSES ULTIMES

Goldsworthy va du plus simple au plus absolu, à la limite du passable, du pensable. Énonciation mystérieuse entre le soleil et le silence, indéchiffrable, au seuil de l'indépassable. De la lumière aux ténèbres, de la chair à la pierre. " Je ressens une profonde insécurité dans la nature - une énergie fragile, violente et imprévisible. Trous noirs et fractures sont des fenêtres ouvertes sur cette énergie ", déclare Goldsworthy12. De l'autre côté du tableau, voici que nous touchons le monde sensible de tout près jusqu'à ce que du périssable survienne l'impérissable, tout en même temps que se trouvent dans les choses mortelles, les choses immortelles, au risque même de s'y enfoncer. Au dessus de la faille, les arcs de Goldsworthy s'élèvent, sur l'arête du temps qui nous dépasse à tout instant. Traverses ultimes, fulgurantes, taillées dans le vif de la chair du monde. La nôtre.

 



Illustrations Andy Goldsworthy

Figure 1

Par dessus la pierre, Dumfriesshire, 18 janvier 1993


Figure 2

Touchstone North april 1990


Figure 3

Eleven arches  / made between tides following it out / working quickly /  waiting for its return  / sun winds, clouds, rain / Carrick Bay, Dumfriesshire, 17 octobre 1995


Figure 4

Remplissage en dessous de l'arche de la branche... Détail, Capenoch, 9 février 1996





Note(s)

1.  Andy Goldsworthy, Pierres, Arcueil Anthèse, 1994, p.4

2.  Longin, Du sublime, Paris, Rivages, 1991; Edmund Burke, Recherches philosophiques sur l'origine de nos idées du Beau et du Sublime, trad. B. Saint Girons, Paris, Vrin, 1990; Emmanuel Kant, « Analytique du sublime », Critique de la faculté de juger, Paris, Gallimard, 1985. Aussi sur le sublime, il faut lire Fiat Lux. Une philosohie du sublime de Baldine Saint Girons, une somme colossale sur cette idée qui a profondément marqué l'histoire de la pensée de l'art, de l'Antiquité à nos jours. Baldine Saint Girons, Fiat Lux. Une philosophie du sublime, Paris, Quai Voltaire, 1993.

3.  Emmanuel Kant, op. cit., p.196.

4.  Ibidem, p. 94.

5.  Andy Goldsworthy, Bois, Arcueil, Anthèse, 1996, p. 23.

6.  Andy Goldsworthy, Pierres, op. cit. p. 94.

7.  Ibidem, p.6

8.  Ibidem, p.6

9.  Andy Goldsworthy, Hand to Earth, Centre régional d’art contemporain, Midi-Pyrénées, 1990, p. 77.

10. Andy Goldsworthy, Pierres, op. cit., p. 64

11. Walter Benjamin, “Petite histoire de la photographie”, L’homme, le langage et la culture, Paris, Denoël/Gonthier, coll. Médiations, 1971, p. 70.

12. Andy Goldsworthy, Pierres, op. cit., p. 64



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