Jean-Paul RIOPELLE, L'hommage à Rosa Luxemburg, 1992 (détail) [ * ]

Recension
Victor Kocay, Forme et référence. Le langage de Roman Ingarden, Mardaga, Liège, 1996, 198 p.

Claude THÉRIEN [ # ]
Montréal


Le livre de V. Kocay est, à ma connaissance, la toute première monographie en langue française consacrée entièrement à la théorie littéraire de Roman Ingarden (1893-1970), sans doute l'un des plus grands théoriciens en esthétique de l'école phénoménologique du début du siècle, le plus illustre en ce qui concerne la théorie de "l'oeuvre d'art littéraire", titre de l'ouvrage volumineux publié en 1931 par Ingarden. Le but avoué de cette monographie est de présenter "la philosophie littéraire" d'Ingarden (7). En particulier, ce qui intéresse V. Kocay, ce n'est pas simplement de souligner l'importance des idées esthétiques d'Ingarden à propos de l'oeuvre d'art littéraire, mais de montrer en quel sens ces idées peuvent contribuer en critique littéraire à trouver "une méthode d'analyse <fonctionnelle> incorporant des théories herméneutiques de la réception aussi bien qu'une approche linguistique et stylistique" (7). C'est donc clairement l'aspect méthodologique (avant tout) qui retient l'attention de l'auteur et la possibilité d'intégrer aussi bien la part du sujet (donc les théories de la réception, la question de l'appropriation ou de l'application herméneutiques) que la part de l'objet (donc les pratiques du texte littéraire même, son analyse immanente et structurelle) dans la constitution de la signification que nous devons accorder à l'oeuvre littéraire. Certes, en formulant de cette manière son intention, l'auteur est parfaitement conscient de soulever un problème d'ordre philosophique. En effet, lorsqu'il s'agit de poser la question de la signification de l'oeuvre littéraire, il y a ceux qui défendent la perspective du sujet, ceux qui insistent au contraire sur celle de l'objet et ceux qui tentent de faire valoir à la fois les deux points de vue. Ces derniers ont souvent le pire rôle, puisqu'ils n'ont pas à opposer un point de vue à un autre, mais la tâche difficile de satisfaire deux exigences différentes, tout en cherchant à expliquer leur indispensable et mutuelle contribution à la constitution du sens. Comme l'auteur le laisse entendre à plusieurs reprises, Ingarden était sans doute l'un de ceux qui cherchent à défendre deux points de vue à la fois sans parvenir toujours à nous convaincre d'une médiation, comment dire? heureuse ou entièrement satisfaisante. En tout cas, la présence chez Ingarden de deux théories en une, l'une qui privilégie le rôle du sujet dans la constitution du sens et l'autre qui insiste sur l'ontologie de l'oeuvre et cherche ainsi à préserver l'objectivité de l'objet illustre une double tendance de son oeuvre, idéaliste et réaliste, devant laquelle les esprits se divisent (encore). Pour sa part, V. Kocay choisit de suivre Ingarden sur la voie d'une analyse qui met au centre de son intérêt les structures ou couches signifiantes de l'oeuvre littéraire, tout en prenant le parti de considérer aussi la participation du sujet (comme auteur ou lecteur), mais via l'intentionalité du langage.

Son livre comporte trois grandes parties; (1) "l'esthétique d'Ingarden", (2) "le <rythme> de l'oeuvre littéraire" et (3) en guise de "conclusion" l'auteur nous propose une analyse littéraire de deux textes, l'un de Bernanos (Le journal d'un curé de campagne), l'autre de Genet (Journal du voleur), qui visent en quelque sorte à exemplifier les analyses menées dans la deuxième partie de l'ouvrage, même s'il ne s'agit manifestement pas pour l'auteur d'effectuer l'analyse littéraire de ces deux textes dans le but de vouloir simplement avérer des catégories définies antérieurement. L'intérêt de cette section n'est pas de vouloir plaquer des catégories, mais plutôt de faire voir en quel sens elles peuvent contribuer à localiser les différentes composantes intentionnelles qui agissent au niveau des structures élémentaires et complexes du langage de l'oeuvre et qui permettent de juger des qualités et de la singularité de l'oeuvre. Cette section répond ainsi à la position de l'auteur qui tient à lire et à analyser les textes littéraires à partir du matériau lui-même. On remarquera donc qu'il fait sienne la devise de la phénoménologie, telle que Husserl l'entendait et Ingarden à sa suite. Le retour aux choses est ici un retour aux textes et à la chose que le langage vise en eux.

Structurellement, la première et la seconde partie de l'ouvrage de V. Kocay reflètent respectivement la théorie de la lecture d'Ingarden et sa théorie de l'ontologie de l'oeuvre littéraire. Dans la première partie ("l'esthétique d'Ingarden"), l'auteur aborde donc le versant subjectif (ou idéaliste) de sa théorie de l'oeuvre littéraire. En régime phénoménologique, il est absolument indispensable pour pouvoir saisir la signification des corrélats intentionnels d'avoir recours aux attitudes du sujet. Dans l'optique d'une théorie de la réception de l'oeuvre littéraire, la notion de "concrétisation" vient indiquer dès le départ la participation active du sujet à l'élaboration du donné esthétique. L'analyse que l'auteur accorde à l'éclaircissement de cette notion est déterminante pour établir l'horizon à partir duquel il faut savoir se placer pour pouvoir suivre la perspective de la philosophie littéraire d'Ingarden. Ainsi, d'un point de vue phénoménologique, les oeuvres littéraires comme signe ne constituent pas encore comme telles l'objet esthétique lui-même. Car l'apparition 'phénoménale' de l'objet esthétique ne se constitue que par le biais de ce qu'Ingarden nomme la concrétisation de l'oeuvre littéraire. Cette notion indique donc une activité par laquelle le lecteur s'approprie non simplement un texte en actualisant la signification de ses signes, mais le rend disponible comme phénomène esthétique. C'est proprement à ce niveau que se situe l'effort théorique d'Ingarden.

Dans tous les chapitres de cette première partie, V. Kocay approfondit cette perspective initiale en élaborant plusieurs points qui se rattachent par principe ou de conséquences à cette position. Ainsi, en parallèle avec l'éclaircissement de la notion de concrétisation, l'auteur aborde la question de "l'ontologie" (45-50), de "l'existence" (67-70) et du "noyau" (71-78) de l'objet esthétique. En effet, il se pose la question de savoir lorsque l'on établit, comme le fait Ingarden, une différence entre la concrétisation et l'oeuvre, quel statut ontologique doit-on reconnaître à l'objet esthétique comme phénomène. Est-il simplement le corrélat intentionnel d'un acte constitutif? Ou ne doit-on pas plutôt rattacher le statut de son existence au matériau de l'oeuvre littéraire elle-même, puisque la concrétisation comporte forcément un rapport d'appartenance à l'oeuvre interprétée? En outre, on peut aussi se demander si la notion de "lieux d'indétermination", si capitale pour la théorie de la lecture et de l'ontologie de l'oeuvre chez Ingarden, ne veut pas, à sa manière, aussi bien rendre compte du substrat matériel de chaque oeuvre (dans sa singularité) que de souligner, d'une part, la nécessité que le lecteur puisse remplir ces lieux d'indétermination pour que le travail de concrétisation constitue l'objet esthétique comme phénomène et, d'autre part, le fait que ni les remplissements de signification ni les lieux d'indétermination ne sont nécessairement les mêmes pour chaque lecteur (ou pour un même lecteur à différentes époques). Autant de questions et bien d'autres (entourant notamment les présupposés métaphysiques de l'esthétique d'Ingarden, l'analyse de la notion d'harmonie de l'objet esthétique, celle de la différence entre qualité et valeur esthétiques, etc.) que suscite l'interrogation de V. Kocay et qui lui permettent non seulement d'entrer en dialogue critique avec les théories littéraires d'Ingarden, mais de discuter aussi ses thèses en les confrontant à celles d'autres théoriciens sur les mêmes problématiques. La discussion avec la théorie des actes de lecture de W. Iser est représentative à ce sujet. Je me permets de citer un passage assez long où l'auteur, tout en présentant la différence de perspective entre Ingarden et Iser, choisit lui-même de se ranger du côté d'Ingarden: "Les positions respectives d'Iser et d'Ingarden se ressemblent sous plusieurs aspects. Il y existe, pourtant, une différence de perspective. La philosophie d'Ingarden vise l'oeuvre elle-même et ses différentes parties ou structures. Cette philosophie est ontologique. Pour sa part, Iser s'oriente plutôt vers le processus de lecture et vers l'appropriation du texte par le lecteur. En d'autres mots, Ingarden souligne la concrétisation de l'oeuvre, et Iser met l'accent sur le lecteur qui concrétise. Tous deux s'orientent vers la notion de concrétisation, mais à notre sens la perspective d'Iser masque l'approche ontologique. Les notions d'Iser ont pour objet l'idéologie du lecteur (la perspective changeante) tandis qu'Ingarden s'intéresse à la compréhension linguistique et au plan référentiel du texte. Autrement dit, Iser s'intéresse à l'interprétant et à la communauté interprétative, tandis que la philosophie d'Ingarden a pour objet la signification sur le plan du signe linguistique." (49)

Cette prise de position en faveur d'Ingarden signifie, si on sait la retraduire correctement, un intérêt plus marqué pour un des côtés de l'investigation de R. Ingarden et non pas un désintérêt pur et simple pour sa théorie de la lecture. Si désintérêt il y avait eu, l'auteur n'aurait sûrement jamais pris la peine de lui consacrer la première partie de son ouvrage. Mais s'il penche finalement pour l'autre côté on aura compris aussi que ce choix est attribuable à l'intérêt prédominant qu'il accorde à l'analyse littéraire des oeuvres. Par conséquent, bien que conscient d'être divisé par son propre choix, l'auteur n'hésite pas toutefois à considérer la deuxième partie de son livre intitulée "Le <rythme> de l'oeuvre littéraire" comme la partie centrale de l'ouvrage.

Il est impossible ici, dans le cadre de cette recension, de rendre compte du contenu détaillé de l'analyse que présente l'auteur dans cette deuxième partie. Mais il est important d'indiquer la direction que prend son travail d'appropriation des catégories d'Ingarden. Au début de cette deuxième partie, l'auteur tient à avertir son lecteur que l'analyse qu'il s'apprête à lui présenter n'est pas un "simple résumé de l'ontologie ingardénienne", mais le résultat d'un travail de synthèse qui vise plutôt à mettre en lumière "la valeur heuristique de cette philosophie" (82). Ce travail de synthèse, on l'aura saisi, est donc un travail critique, qui est marqué, de nouveau, par des points de comparaison avec d'autres théories, notamment celles de Saussure, Hjelmslev, Ogden et Richards. La thèse principale de l'auteur est ici de présenter la théorie d'Ingarden comme "une phénoménologie de caractère linguistique" (92) et qu'il désigne, dans le chapitre clé de cette deuxième partie, par le titre significatif de "linguistique intentionnelle" (116). En fait, comme il l'ajoute aussitôt, il s'agit plus précisément d'une "sémantique intentionnelle", puisque Ingarden s'intéresse à l'analyse phénoménologique du "signifié" en délimitant cinq fonctions qui contribuent à la constitution de la signification; (1) "le facteur d'orientation intentionnel", (2) "le contenu matériel", (3) "le contenu formel", (4) "le moment de la caractérisation existentielle et (5) "le moment de la position existentielle" (116). L'ensemble de ces fonctions a pour but la détermination et la spécification de l'objet intentionnel qui appartient à la sphère du signifié et qui est distinct du signe comme signifiant et de son référent (intra ou extra-langagier). D'un point de vue phénoménologique, ce qui est primordial de ne pas oublier, c'est que la concrétisation de l'oeuvre littéraire se réalise au niveau du signifié lui-même, donc dans l'espace (imaginaire) qui sépare le signifiant comme signe matériel et le référent (qu'il soit d'ordre fictionnel ou réel). Selon cette perspective, il n'est (comme on le pense trop souvent, mais à tort) ni question de ne pas considérer le signe comme signifiant ni d'ignorer la question du référent, mais bien de montrer, tout en développant les couches signifiantes (matérielles et formelles) du signe, ce qui se constitue à travers lui et comment le signifié ainsi constitué vise (et ce toujours d'une manière singulière) ce que l'on est en droit d'appeler la référence du discours ou du texte analysé. Ce que V. Kocay nomme "le modèle fonctionnel d'Ingarden" (117) définit donc les fonctions permettant de circonscrire les aspects intentionnels du signifié et de déterminer ainsi la substance sémantique de l'objet littéraire comme 'phénomène' que le lecteur voit apparaître (sans toutefois rendre compte de sa constitution sémantique au niveau d'une analyse littéraire explicite) lorsqu'il entre et se laisse prendre par la lecture dans le monde évoqué par l'oeuvre littéraire.

En terminant, je me demande, compte tenu de l'importance que l'auteur accorde à cette problématique, si le titre de l'ouvrage annonce adéquatement son contenu. Car il ne s'agit pas ici d'un ouvrage sur le langage de R. Ingarden ni d'ailleurs sur le langage selon R. Ingarden, mais bien plutôt sur sa théorie de l'oeuvre littéraire et le projet (avancé, développé et défendu par l'auteur) d'une sémantique intentionnelle au centre de laquelle se retrouvent les notions de concrétisation, d'intentionalité et de signification. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas ce détail qui empêchera que l'on prenne au sérieux l'Ansatz de cet ouvrage. Il faut espérer, au contraire, qu'il trouve ses lecteurs et permette d'ouvrir une nouvelle discussion sur la signification des oeuvres d'Ingarden en critique littéraire.




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