Jean-Paul RIOPELLE, L'hommage à Rosa Luxemburg, 1992 (détail) [ * ]

La place et les fonctions de l'art dans la culture

Moisej S. KAGAN [ # ]
St-Petersbourg


Résumé

Lorsque dans l'histoire de l'esthétique on a cherché à définir la fonction de l'art, on lui attribuait toujours une fonction d'un autre type d'activité humaine - ou la fonction cognitive de la science, ou la fonction didactique de la morale, ou la fonction hédoniste du jeu, et ce redoublement fonctionnel restait inexplicable. J'essaie de démontrer ici que la fonction exceptionnelle et spécifique de l'art est d'être l'autoconscience de la culture, tandis que la philosophie est la conception du monde contenue dans cette culture. Chaque culture a besoin de ces deux "mécanismes" pour fonctionner et se développer effectivement.




1.

Au niveau contemporain de la méthodologie de la connaissance, on peut trouver cette explication: l'art est par sa nature une activité multifonctionnelle, car elle crée un "deuxième monde", qui doit avoir toutes les qualités du monde réel parce qu'on peut le percevoir émotionnellement, en saisissant pourtant son irréalité. (Cette qualité spécifique de l'art fut examinée en détails dans mes livres: en russe - L'Esthétique comme science philosophique, St-Petersbourg, 1997; en allemand - Homme - Culture - Art, Hambourg, 1994).

Mais cette pluralité fonctionnelle n'est pas une somme mécanique de plusieurs fonctions. Il est évident qu'elle forme une unité organique, bien qu'avec une structure dynamique, qui change chez les différents arts, dans les différents styles, dans les différentes situations historiques et nationales. Afin de trouver cette structure il faut examiner l'art dans l'espace multidimensionnel où il évolue réellement; cet espace se forme par la structure de l'être, qui a quatre formes d'existence: la nature; la société comme existence supernaturelle; l'homme comme unité organique des qualités naturelles et sociales; la culture comme produit des forces créatives de l'homme et en même temps comme force créant son créateur, lui donnant un troisième aspect - l'aspect culturel. Il s'ensuit que l'art, fonctionnant dans cet espace multidimensionnel possède des fonctions spécifiques dans les quatre sphères de l'être.

En réalité, sa fonction générale chez l'homme est de lui donner une deuxième vie - précisément, beaucoup de vies - imaginaires, illusoires, mais du point de vue émotionnel, tout à fait réelles, prolongeant et complétant sa vie réelle unique. Et, de même que notre vie réelle se tourne de temps en temps vers le travail et le jeu, comme réflexion et comme émotion, comme combat et comme amour, comme prière et comme prescription, l'art peut être leçon et jeu, confession et appel, source d'émotions intimes et de réflexions philosophiques. Le poids spécifique de chacune de ces formes d'action psychique est déterminé par plusieurs causes, et le rapport de leurs forces change toujours. Mais leur ensemble demeure, comme il demeure déterminant dans notre vie réelle, quoique l'une d'entre elles soit toujours dominante.

La fonction de l'art dans la société est de participer, dans la mesure où c'est possible pour lui, à la socialisation de l'homme (car même quand l'art refuse de le faire, cette fonction est réellement présente sous forme inconsciente chez l'artiste); et si l'art participe à la socialisation de l'homme, la culture l'individualise. Car la société offre une structure commune pour tous les gens qui y vivent, et ses intérêts exigent que chaque personne remplisse sa fonction sociale. La culture pour sa part permet à chaque personne de s'approprier tels fragments de son héritage historique qu'elle trouve elle-même - et librement, et avec l'aide de ses parents, de ses maîtres et de ses amis, et aussi par hasard. L'ensemble de ces fragments est toujours plus ou moins original, selon qu'est déterminée, avec des traits innés, l'individualité de l'effet pédagogique de l'influence culturelle sur la mentalité de chaque personne.

La fonction de l'art dans la nature est son embellissement, comme disait l'esthétique classiciste et comme le proposent toujours "l'architecture verte", l'art des jardins et des parcs, la danse, la cosmétique, le vêtement, la parfumerie, et souvent la peinture, la sculpture et la photographie artistique. Mais comment l'art sert-il à la culture? Cette question n'a pas trouvé de réponse dans toute l'histoire de l'esthétique. Elle ne fut même pas posée; pourtant c'est une question très grave - et pour l'esthétique, et pour la philosophie de la culture. Il faut y trouver la réponse, car la science contemporaine permet le faire.

J'ai en vue la théorie des systèmes qui a permis de connaître la loi de l'existence, du fonctionnement et de l'évolution des systèmes compliqués: ces systèmes doivent avoir deux sous-systèmes avec des fonctions spécifiques - l'un doit jouer le rôle de la conscience du système, et l'autre celui de son autoconscience - autrement dit celui de "la conscience de soi-même". En vérité, le système compliqué et dynamique a besoin de deux sortes d'information: l'information de ce qui se passe en dehors, dans le milieu, c'est-à-dire dans le monde, et l'information de ce que se passe au-dedans, à l'intérieur; en conjuguant ces informations d'espèces diverses, le système, qui a la capacité de self-government, règle sa conduite et son développement.

Il est vrai que les concepts de "conscience" et d'"autoconscience" sont des termes psychologiques, qui définissent les produits de l'activité psychique de l'individu; mais déjà la psychologie sociale les emploie dans un sens plus large, en parlant de la "conscience sociale" et de "l'autoconscience nationale". La théorie des systèmes a emprunté ces termes pour nommer métaphoriquement les qualités du système compliqué, fonctionnel et dynamique, de n'importe quelle nature, qui est capable de self-government dans son "travail" et dans son évolution. La culture est un système de ce niveau de complexité, ce qui nous donne le droit - et même nous oblige! - d'examiner ses deux sous-systèmes, jouant tour à tour les rôles de conscience et d'autoconscience.

En examinant de ce point de vue la vie de la culture, on doit conclure que ces deux rôles sont joués par la philosophie et par l'art. La première - parce qu'elle est par nature une conception intellectuelle du monde; ses questions premières - sont "l'Etre et le Néant", comme les a formulées J.-P. Sartre dans la tradition qui vient de Parménide, et seulement sur cette base théorique naissent tous les problèmes particuliers de l'ontologie, de l'épistémologie, de l'axiologie et même de la culturologie (quand la culture est examinée comme une forme de l'être, c'est-à-dire objectivement, aliénée de soi-même). L'art, tout au contraire, contemple la culture de l'intérieur, et tout ce qu'il reproduit, il le transforme du point de vue du type de culture auquel appartient cet art; autrement dit l'objet direct de l'art - c'est la culture elle-même, comme force interprétative qui transforme la nature selon son contenu psychologique, idéologique et idéalogique. On pourrait dire métaphoriquement que l'art est l'autoportrait de la culture, tandis que la philosophie, comme la science, est le portrait du monde, peint par la culture. Comme a dit le grand penseur russe du XIXème siècle, Piotr Tchaadaïev, "pour voir clair" le philosophe "ne doit pas regarder à travers soi-même", pour ne pas "cacher la vérité"; il n'y a qu'un moyen pour lui d'ouvrir la vérité - c'est de "s'écarter". Mais l'artiste ne peut pas - même s'il le veut, comme Zola ou Flaubert - "s'écarter" du processus créateur. Avec lui, dans l'oeuvre d'art, il pénètre la culture qu'il présente. Si, par exemple, dominent dans la culture les tendances religieuses, l'art devient religieux - comme au Moyen-Âge, et si elle est dominée par l'intention hédoniste, l'art la reflète, comme au XVIIIème siècle en France.

La différence principale dans les orientations cognitives de ces deux formes de l'activité intellectuelle détermine les singularités de leurs structures mentales: l'une est proprement rationnelle, et même, l'intuition du philosophe est une intuition intellectuelle; l'autre synthétise les forces rationnelles, émotionnelles et imaginatives de l'esprit. Car pour connaître le monde dans ses lois fondamentales, les efforts de la pensée suffisent, et pour exprimer le sens de la culture dans son intégrité, l'ensemble des capacités de la psyché est nécessaire. La philosophie peut connaître dans la culture, comme dans le monde entier, ce qui est concevable, et elle doit avouer qu'il y a derrière ce qui est accessible à la conscience, quelque chose d'inaccessible, une "chose en-soi", comme l'a nommée Kant. Mais, en ce qui concerne l'art, il n'y a rien d'inaccessible dans la culture, et par conséquent dans le monde - dans la nature, dans la société et dans l'homme - lorsque cet objet est devenu objet culturel, c'est-à-dire quand il a obtenu tel ou tel sens assimilé par l'esprit de l'humanité. L'intuition émotionnelle de l'artiste est une capacité psychique différente de l'intuition intellectuelle du philosophe car elle doit pénétrer dans l'inconscient - le niveau de la culture inaccessible pour la philosophie. Ce qui signifie qu'il existe une différence importante entre ces deux activités mentales: l'une est purement verbale et l'autre a besoin de plusieurs langues culturelles - verbale, musicale, plastique, etc. Pour les sciences, la culture a inventé des langues non verbales - numérique et géométrique, tandis que la philosophie est forcée de se servir des mots, car elle parle de relations qualitatives du monde, au lieu de relations quantitatives et structurales. Alors tout ce qu'elle peut dire de la culture et de l'homme comme être culturel se borne à ce qui est accessible à l'expression verbale.

Et qui plus est, les poètes se plaignent souvent que les mots ne peuvent pas exprimer adéquatement -c'est-à-dire avec justesse, fidélité et plénitude - le contenu spirituel de leurs poèmes, et qu'il leur reste à changer le verbal en musical (comme, par exemple, Verlaine et Tutchev), ou simplement à se taire (comme le concluait le poète russe ci-haut mentionné). Mais quand le philosophe moderne avoue que la forme adéquate pour exprimer sa pensée profonde est le silence, c'est la marque d'une crise profonde de la philosophie contemporaine. Quant à l'art, il trouve les moyens de surmonter ces difficultés et sait exprimer avec succès ce qui se trouve au niveau inconscient de la culture, en lui permettant de se voir et de se connaître en se voyant dans ce "miroir enchanté", tandis que la philosophie, se proposant un but pareil, se transforme inévitablement en poésie, en pièce du théâtre, en roman, en symphonie, en tableau, en film...

C'est pourquoi, lorsque nous voulons comprendre le caractère intime d'une culture étrangère - , par exemple, la culture grecque antique -, nous nous adressons d'abord à son art, dans la plénitude de ses espèces et de ses genres. La philosophie antique peut nous intéresser dans ce cas seulement comme témoignage de la conception du monde, de la nature et de la société, élaborée par ses penseurs, ce qui constitue un aspect particulier de cette culture - l'aspect cognitif, rationnel.

Il est évident que les frontières entre la philosophie et l'art ne sont pas impénétrables. Tout au contraire, comme toujours dans le domaine culturel, les différentes activités de l'homme se creusent, parfois se synthétisent et leurs relations sont pareilles à un spectre - leurs formes pures se trouvent seulement aux pôles de ce spectre. Dans l'espace culturel, on peut trouver tout une série de formes de pénétration réciproque de la pensée philosophique et de la création artistique - en commençant par les dialogues de Platon et le poème de Lucrèce "De la nature des choses" et en finissant par les romans de Dostoïevski et Thomas Mann, les drames de Sartre et de Becket, la poésie de Rilke et de Brodsky, les films de Bergman et d'Abouladze... Mais la synthèse la plus organique de ces moyens d'assimilation de la vie ne peut priver chacun d'eux d'indépendance et du rôle spécifique qu'il joue dans la culture. Le problème central de la philosophie et de l'art tourne autour des relations entre le monde et l'homme : le philosophe conçoit l'homme comme être appartenant au monde, et l'artiste contemple le monde comme objet appartenant à l'homme, c'est-à-dire, comme phénomène culturel. L'histoire nous montre parfois que tous les deux se posent des buts contraires à leur nature - car dans l'espace de l'activité humaine il n'y a pas d'interdiction, de tabou éternels concernant telle ou telle sorte de conduite. Quand le philosophe se pose des problèmes immanents par l'art, il cherche à les résoudre par des moyens artistiques, métaphoriques, émotionnellement expressifs. Lorsque le poète éprouve la nécessité de se poser des questions philosophiques, il commence à parler la langue discursive de la théorie.

La différence principale entre les créativités artistique et philosophique ne disparaît pas dans les cas où une personne est en même temps écrivain et philosophe - comme Diderot et Voltaire, Schiller et Goethe, Sartre et Camus, Radichtchev et Soloviev. Car chaque forme de son activité mentale, qu'elle se réalise dans différentes oeuvres ou se mêle à une seule, avait objectivement des fonctions différentes (bien que l'auteur pouvait la concevoir seulement par son intuition).




2.

Les "spécialités" de l'activité artistique et de la pensée philosophique deviennent tout à fait claires lorsqu'on remarque que la première est beaucoup plus ancienne que la deuxième - parce que la création artistique se produit par l'état syncrétique de la psyché, qui n'est pas encore divisée en différentes capacités mentales, et l'activité intellectuelle, qui crée le discours philosophique, se cristallise beaucoup plus tard, dans l'ontogenèse comme dans la phylogenèse - l'enfant peut être un artiste magnifique, mais il ne peut pas être un philosophe même médiocre, et dans l'histoire de la culture la philosophie est beaucoup plus jeune que l'art.

L'art et la philosophie ont une source commune - la mythologie, mais ils se dirigèrent vers différentes voies en devenant des formes indépendantes d'activité mentale, afin de remplir différentes fonctions culturelles: orienter la culture dans ses relations avec son milieu et informer la culture de son état intérieur à chaque moment de sa vie. C'est pourquoi la culture a besoin de l'art durant toute l'histoire de l'humanité, tandis que la philosophie lui devient nécessaire seulement lorsque la religion, fondée sur telles ou telles notions mythologiques, perd son crédit et doit être remplacée par une explication rationnelle du monde. Cette explication est devenue possible dans la culture européenne quand la Renaissance a ouvert les portes à l'analyse scientifique de la nature. Mais la généralisation des résultats de cette analyse ne pouvait satisfaire les besoins de la culture moderne, car les moyens scientifiques et la réflexion rationnelle de la philosophie ne pouvaient manifester une conscience adéquate de la culture elle-même. Les premiers efforts de Vico et de Herder n'étaient pas suffisamment accomplis, et c'est seulement au commencement du XXème siècle, que la pensée néo-kantienne a découvert que l'étude de la culture doit avoir une autre méthodologie cognitive que l'étude de la nature. Mais encore de nos jours, la philosophie de la culture (Kulturphilosophie, dans la tradition allemande) et même la culturologie comme ensemble de sciences historiques et théoriques qui étudient la culture dans ses dimensions synchronique et diachronique, n'ont pas de moyens pour décrire chaque culture concrète, dans son individualité ethnique, historique et sociale. La seule issue pour sortir de cette situation est d'avoir recours à l'art né dans cette culture et représentant son esprit comme système total: par exemple, pour caractériser l'esprit de la culture de la Renaissance italienne, il faut s'adresser aux oeuvres de Raphaël et de Léonard de Vinci, Bocace et Pétrarque, Brunelleschi et Alberti, qui reflètent cet esprit fidèlement et pleinement.

Mais qui plus est, l'art est capable de devancer la philosophie et les sciences humaines en prévoyant le processus d'évolution de la culture - on nomme cette capacité "prophétique", ou "prognostique", ou on lui attribue "l'effet de Cassandre". Le célèbre critique russe du XIXème siècle, Dobroliubov, a décrit cet effet et l'a expliqué: si le savant doit étudier beaucoup de faits pour en extraire l'essence, l'écrivain se contente de la contemplation d'un seul pour le traiter, par son intuition artistique, comme un fait typique, représentant tout un phénomène social ou, si c'est un fait nouveau, l'avenir d'un processus culturel: par exemple, Andre Platonov, Eugène Zamiatine, Aldous Huxley, Eugène Ionesco, Dimitri Chostakovitch ont prévu le sort de la société totalitaire au moment de sa naissance, avant que les sociologues aient pu l'étudier par des méthodes scientifiques et que les philosophes aient pu le démontrer en généralisant les faits réels de l'évolution sociale et culturelle du XXème siècle.

Le philosophe partage en ce sens la destinée épistémologique du savant, car ce sort est déterminé par la structure théorique, discursive de la pensée abstraite - c'est la différence principale entre lui et un prophète religieux. Voilà pourquoi les grands philosophes, sociologues, culturologues, même les praticiens de la politique, appuient parfois leurs conclusions sur l'information des tendances de l'évolution socioculturelle qu'ils trouvent dans les oeuvres d'art, et commettent des fautes tragiques lorsqu'ils négligent les données de l'art.

De ce point de vue, la différence principale des relations entre l'art et la philosophie, est bien compréhensible d'une part, en relation avec la science, et de l'autre, avec la religion. L'évolution de la philosophie est liée étroitement avec l'histoire de la science, premièrement les sciences naturelles et même mathématiques - souvenons-nous de la mathesis universalis de Descartes et de Leibniz -, tandis que l'art n'a rien à faire avec l'information des lois de la nature que nous apportent les sciences, même les sciences humaines et sociales. On pourrait répliquer que Zola a subi la forte influence de la génétique, que les impressionnistes étudiaient les découvertes de l'optique, que les idées de Freud et d'Einstein ont influencé des écrivains, des peintres et des cinéastes. Mais il faut reconnaître que c'était des cas particuliers dans l'histoire de l'art, déterminés par le rôle que ces idées et ces découvertes jouaient dans la culture. Quant aux contacts de la philosophie avec les sciences, ils étaient permanents dans l'histoire de la culture, même s'ils se réalisaient sous forme négative, quand les philosophes d'orientation irrationaliste protestaient contre la nécessité d'appuyer le discours philosophique sur la savoir scientifique; et dans ces cas-là - ce qui est très significatif! - la philosophie cherchait des moyens de se lier avec l'art ou avec la critique d'art - comme, par exemple, dans l'oeuvre de Kierkegaard ou de Derrida...

Au contraire, l'art s'est développé pendant presque toute son histoire comme élément de la religion, précisément, comme moyen d'incarnation des sentiments et des idées religieuses, tandis que la philosophie, même quand elle fut conquise par la religion, qu'elle est devenue sa "servante", restait opposée à l'esprit religieux, qui est croyance et émotion - phénomènes irrationnels; bien que la religion apparaisse comme conception du monde, en réalité elle présente une interprétation culturelle du monde, toute à fait différente dans chaque confession et exprimée exactement par les images de l'art, et pas par des réflexions philosophiques. C'est pourquoi la religion peut très bien se passer de la théologie, mais elle ne peut pas exister sans l'art: le mythe, l'idole et l'icône, la prière et l'incantation, l'église et la cérémonie sont des moyens artistiques par leur structure et leur influence psychologique. L'art diffère de la religion - comme l'a exactement formulé Feuerbach - seulement parce qu'il n'exige pas qu'on prenne ses oeuvres pour la réalité. Et lorsqu'on désacralise le mythe, l'icône ou l'église, ces oeuvres deviennent tout simplement ... des oeuvres d'art - un conte, un tableau, un édifice dont les qualités sont esthétiques.




3.

L'histoire de l'art est liée étroitement à l'évolution de l'appréciation de l'homme comme aspect du système de valeurs que contient la culture - c'est très clair quand on compare l'art médiéval chrétien et l'art de la Renaissance, ou l'art réaliste du XIXème siècle et l'art moderne du XXème, dont la qualité principale fut nommée par H. Ortega-y-Gasset "déhumanisation". Et en vérité, le modernisme - l'art abstrait l'a montré avec une clarté absolue - a marqué ce trait caractéristique de la culture européenne: "la mort de l'homme", amenée logiquement par le progrès scientifique et technique après "la mort de Dieu" au XIXème siècle.

Mais il faut voir aussi assez clairement qu'à la fin de notre siècle la situation culturelle commence de nouveau à changer, et que c'est l'art qui marque encore le premier ce changement. J'ai déjà eu l'occasion de traiter de ce problème (spécialement dans mon article "Postmodernism as a Birth of a New Type of Culture" publié dans la revue International Yearbook of Aesthetics, Vol.1, 1996). Maintenant dans le contexte de cette analyse, il me reste à résumer que le tournant total de la vie du monde occidental qu'on note à la fin du XXème siècle - le changement de la civilisation industrielle en état post-industriel, de la société capitaliste en état post-capitaliste, de la culture moderniste en état postmoderniste, de la mentalité non classique en état post-classique - s'est exprimé nettement dans l'art qu'on nomme aussi "postmoderniste" ou "postmoderne". Sa position essentielle - la recherche de différents moyens de synthétiser l'esprit moderne et l'esprit classique, le retour à la tradition, sa réhabilitation - c'est le retour à l'homme, c'est sa réhabilitation axiologique.

Et vraiment, on voit clairement que dans les dernières décennies de notre siècle, l'art abstrait et l'art surréaliste ont perdu leur position dominante acquise lors de la période moderniste du XXème siècle. Les formes d'interprétation de la réalité qui furent élaborées par le modernisme, servent maintenant à interpréter la réalité, tout d'abord la vie sociale de l'homme. Ce fut tout à fait inattendu, mais logique, que dans la peinture et dans le film on rencontre de plus au plus souvent des sujets mythologiques représentés au temps de la Renaissance et au XVIIIème siècle, que l'architecture revienne du constructivisme et du fonctionnalisme purs à un éclectisme étrange, en mêlant la langue technique du XXème siècle avec l'ordre antique...

En même temps, l'art contemporain cherche des moyens d'enterrer les fossés qui séparaient l'art élitaire et l'art populaire, l'art occidental et l'art oriental, l'art professionnel et l'art folklorique, l'art de générations différentes, l'art masculin et l'art féminin, l'art "pour la société" et "l'art pour l'art". La cause profonde de toutes ces recherches se trouve au fond du tournant de la culture occidentale qu'il a commencé à réformer dans la deuxième moitié du XXème siècle produit par la conscience qu'il y a une seule alternative au suicide du genre humain - c'est de se voir comme humanité unifiée, c'est-à-dire comme un sujet total. La culture devient dans cette situation historique une antithèse de la violence, de la guerre, de la révolution, des répressions sociales. L'art reflète ainsi le rôle de la culture contemporaine.

Il est évident que l'art, comme la mentalité contemporaine, paradigmatique du type nouveau de la culture, se heurte à l'art moderniste, qui dominait encore hier et essaie de conserver cette position - voilà pourquoi on dispute depuis longtemps de la question suivante: est-ce que le postmodernisme est la prolongation du modernisme ou sa négation? En réalité, leurs relations sont ambivalentes - le premier est en même temps un ultramodernisme et un antimodernisme, car la culture qui se forme à notre époque transitoire et contradictoire est encore en état de recherches, rationnellement elle appartient encore au passé, mais intuitivement elle prévoit la perspective de l'évolution de l'humanité au XXIème siècle, et l'art - c'est son privilège, comme j'ai déjà remarqué - le fait avant la pensée théorique...

Il faut conclure que l'erreur de l'esthétique moderniste quand elle proclamait l'idée de "l'art pur", de "l'art pour l'art", de "l'art comme jeu des formes" - est bien plus claire de nos jours qu'au commencement de notre siècle: à l'époque où l'existence même de l'Homme sur la Terre est devenue problématique, le devoir de l'art que lui seul peut réaliser effectivement, est de nous montrer les plus profondes contradictions de la culture contemporaine et les issues de la situation tragique produite par la confrontation de l'homme et de la nature, de l'homme et de l'homme, des différents modes de l'individu dissimulés dans les profondeurs de son esprit.



Previous Article /
Article précédent

Top / Début
Table of Contents / Table des matières
Next Article /
Article suivant