Jean-Paul RIOPELLE, L'hommage à Rosa Luxemburg, 1992 (détail)[ * ]

Recension du livre de Peter Kivy,
The Possessor and the Possessed: Handel, Mozart, Beethoven and the Idea of Musical Genius,
Yale University Press, 2001,
ISBN 0-300-08758-6


Michel Cinus
                  

C’est une histoire du concept de génie musical qui est proposée par Peter Kivy. Il ne s’agit pas ici de bâtir un nouveau traité historique de ce concept, mais de proposer une réflexion philosophique et musicale à partir de l’histoire générale des idées où  Haendel, Mozart et Beethoven ont joué un rôle important. L’originalité de cette étude réside dans le fait que l’auteur présente le concept de génie musical en fonction d’une singulière alternance historique: tantôt la figure du génie est celle d’un possédé, tantôt celle d’un possesseur. À chaque nouvelle occurrence conceptuelle, c’est un style philosophique apparenté à l’une ou l’autre de ces deux figures qui est au fondement du discours sur le génie. La démarche de Peter Kivy est tout autant philosophique que musicale puisque dans l’histoire qu’il propose les compositeurs élevés au rang de génie ne sont pas autre chose que les symboles incarnés d’une certaine philosophie esthétique : une certaine théorie esthétique qui n’est que la reformulation de l’un ou l’autre pôle interprétatif du concept de génie.

L’ouvrage est composé d’une préface et de treize chapitres qui s’articulent selon trois mouvements distincts. Ce livre est très dense et d’un propos extrêmement riche et alerte. Il n’est donc pas question ici d’en donner toute la substance. Nous nous contenterons de donner une certaine idée, nécessairement très rapide, de son contenu.

1. Les principes et les limites du projet ayant été posés dans l’introduction, les textes fondateurs des deux théories concurrentes sur le génie sont présentés dans les deux premiers chapitres. Tout d’abord, Peter Kivy présente l’origine platonicienne de l’idée de génie. Bien entendu, il ne s’agit pas de dire qu’il existe dans l’œuvre de Platon une théorie en tant que telle du génie. L’auteur veut seulement attirer l’attention sur le fait que dans la pensée philosophique occidentale l’idée de génie est très ancienne et que les contours d’une théorie du génie sont bien présents chez Platon. Dans Ion, mais aussi dans République et Phèdre, Platon présente le rhapsode et le poète comme des médiums au travers desquels ce sont les dieux qui réellement parlent (allégorie de l’aimant). Les poètes sont des êtres possédés qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes. Platon pose là les bases d’une théorie de l’inspiration et du génie comme être possédé.

À l’interprétation platonicienne s’oppose l’interprétation du génie comme possesseur. L’origine de cette conception se trouve dans le texte Du Sublime de Longin, texte très commenté au XVIIIe siècle. Longin ne parle pas de génie, mais il utilise l’expression « Élévation d’esprit naturelle » [1] . L’«Élévation d’esprit » est un pouvoir qui ne s’enseigne pas. C’est un don naturel. En prenant position et en se démarquant quelquefois de certains commentateurs, Kivy interprète et tente de rassembler ce que Longin dit de manière éparpillée et quelquefois confuse. Quoi qu’il en soit du sens à donner au texte de Longin, l’auteur voit dans celui-ci le fondement du génie comme possesseur. Le génie n’est pas comme chez Platon un médium au travers duquel parle un autre que lui-même, mais chez Longin apparaît l’idée que le génie est une sorte de demi-dieu qui à des fins esthétiques dicte lui-même les règles.            

2. Du troisième au dixième chapitre, l’auteur montre comment les deux interprétations originelles du concept de génie ont alternativement été reformulées du XVIIIe au XXe siècle. Il se livre alors à une passionnante recherche des traits philosophiques qui permettent de déterminer l’appartenance ou platonicienne ou longinienne des théories sur le concept de génie musical dont l’auteur montre clairement l’émergence au XVIIIe siècle. Des textes très variés qui vont des œuvres appartenant à la tradition des Lumières britanniques, à la troisième critique de Kant en passant par Schopenhauer et Kierkegaard sont abordés. Les textes présentés ne sont pas exclusivement philosophiques ; toute une série de textes écrits par des critiques, des interprètes, des compositeurs, des témoins, des auteurs sont aussi convoqués. Il ne s’agit pas pour l’auteur de chercher la véracité historique sur la vie et les prouesses de génialité des compositeurs devenus les symboles du génie, mais de faire parler philosophiquement ce que leurs contemporains en disaient pour montrer comment se sont élaborés les mythes du génie musical. Les symboles du génie musical sont alternativement Haendel, Mozart et Beethoven. En fonction de l’oscillation historique propre au concept de génie, un de ces trois compositeurs devient tour à tour la figure du génie musical, et partant du génie en soi. Haendel est le symbole du génie dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Mozart dans la première moitié du XIXe siècle, Beethoven de la seconde moitié du XIXe siècle jusque dans la première moitié du XXe siècle. Selon l’auteur, depuis environ 1955 c’est Mozart qui est la figure dominante du génie. Kivy interprète l’émergence de ces figures en fonction de la nature philosophique de l’interprétation dominante du concept de génie à telle ou telle période de l’histoire des idées.

Après avoir posé les bases doctrinales du génie comme possédé et comme possesseur, l’auteur rappelle et examine les textes du XVIIIe siècle anglais et écossais qui sont à l’origine de l’émergence du concept de génie comme corrélatif à la sublimité. Il veut ainsi mettre en évidence le fait que chez ces auteurs la théorie dominante du génie est de nature longinienne. Au XVIIIe siècle, le concept de génie est lié, de manière générale, à l’idée du sublime. Le génie est un créateur qui produit des œuvres au plus haut niveau indépendamment des préceptes établis par les anciens. De ce fait, pour l’auteur, la figure dominante du génie au XVIIIe siècle doit être apparentée au génie longinien. C’est selon cette perspective philosophique ouverte par les philosophes britanniques que Haendel est élevé au rang de génie par ses contemporains. Le premier livre sur la vie et l’œuvre d’un compositeur était consacré à Haendel. Il a été écrit en 1760 par John Mainwaring. Kivy montre clairement que le modèle du livre est le génie longinien. Avec Haendel émerge la figure du génie qui dédaigne les règles établies de la composition. Le modèle anglais des Lumières du génie naturel longinien se met alors en place. Dans cette perspective, J. Mainwaring identifie Haendel au sublime : au XVIIIe siècle, Haendel devint le modèle du génie tout court, car il correspondait le plus à la figure du génie sublime de Longin.

La philosophie esthétique de Kant, largement exposée et commentée par l’auteur, forme le fond de la version romantique du génie. Mais si le génie kantien est longinien, Kant est aussi, selon l’auteur, indirectement responsable de la version platonicienne renouvelée du génie. C’est en effet sur la problématique kantienne du désintéressement que Schopenhauer élabore sa conception du génie inspiré. Comme la figure platonicienne du génie, le génie de Schopenhauer est extatique, détaché des réalités contingentes. Ses attributs sont ceux du poète possédé : absence de sens commun, perte de soi, existence comme pur sujet. Le génie schopenhaurien est un médium de l’Idée, tout comme les dieux grecs parlaient au travers du poète platonique. L’interprétation romantique du génie platonique trouve son point culminant avec la philosophie du génie de Schopenhauer. En réarticulant la détermination kantienne de la perception désintéressée, Schopenhauer transforme la figure du génie en en faisant un être distrait, situé au-delà des contingences matérielles, possédé et désinvolte comme un enfant. Pour Schopenhauer la musique prévaut sur tous les autres arts. Mozart est par conséquent tout indiqué pour être le symbole du génie musical, et du génie tout court : c’est un génie joueur, naïf, distant, petit homme. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, on assiste au retour d’une conception longinienne du génie dont le fond philosophique demeure kantien. Toutefois, le nouveau paradigme est Beethoven. Beethoven devient le symbole du génie interprété dans sa version longinienne sur le mode kantien.

À l’occasion du deux centième anniversaire de la naissance de Mozart (1956), on assiste à un retour de Mozart comme éternel enfant. Il existe alors un débat psychanalytique sur la place du père chez Mozart : Mozart est-il réellement resté un enfant toute sa vie ? Selon Kivy, la psychanalyse ne permet pas de mettre en place une nouvelle expression schopenhaurienne du génie platonicien. Par contre, selon lui, Maynard Salomon réussit à réimposer une figure platonicienne du génie en faisant de Mozart non pas un enfant, mais un savant idiot. Cette nouvelle vision du génie est parfaitement illustrée par la pièce de théâtre de Peter Shaffer Amadeus longuement commentée par Peter Kivy. Mozart est alors conçu comme un pur réceptacle des forces divines.

3. La réflexion que Kivy développe sur le concept de génie n’est pas simplement d’ordre historique ; elle ouvre la porte à un débat théorique avec des positions contemporaines qui remettent en question le mythe du génie. La dernière partie de l’ouvrage reprend et discute longuement les critiques récentes portées contre le concept traditionnel de génie. Tout d’abord, l’auteur discute la thèse dite déconstructiviste selon laquelle le génie est une pure construction sociale et politique. Il propose alors une longue analyse critique du livre de Tia DeNora, Beethoven and the Construction of Genius : Musical Politics in Vienna, 1792-1803 (University of California Press, 1995). Il prend position également à l’égard de ceux et celles qui rejettent la notion de génie sous prétexte qu’elle défend une forme d’élitisme et représenterait une position philosophique réactionnaire. Une des affirmations les plus virulentes de ce genre de critique provient de la critique féministe. Selon cette critique, le concept traditionnel de génie irait contre l’affranchissement des femmes et serait uniquement réservé aux hommes. En s’appuyant sur le livre de Christine Battersby, Gender and Genius : Towards a Feminist Aesthetics (Indiana University Press, 1989), Kivy reconstruit l’argument féministe de la façon suivante tout en en contestant la prémisse : (a) le concept traditionnel de génie implique que les femmes ne peuvent pas être des génies, (b) c’est un fait indéniable : il y a et il y a eu des femmes génies, (c) donc, le concept traditionnel de génie est faux. Après avoir énoncé ce syllogisme, l’auteur amorce une discussion critique des principales thèses du livre de Battersby. Pour cela, il reprend les textes de la tradition philosophique sur le concept de génie en en déplorant les insidieuses et fausses caractérisations des femmes données par eux. Par exemple, selon l’auteur, c’est un lieu commun dans l’histoire de la pensée occidentale de considérer la femme comme un être essentiellement émotionnel et l’homme comme un être essentiellement rationnel. En cela, la femme serait incapable de grandeur d’esprit [2] . Kivy termine cette partie de son livre en examinant les principales thèses du livre de Christine Battersby, dont chacun des cinq usages du terme de génie définis par son auteur. Les concepts d’élite et d’influence sont également discutés.

Peter Kivy conclut en synthétisant les acquis de son livre par une reconstruction de la notion de génie. Après avoir rappelé ce qu’est un mythe, l’auteur défend l’idée selon laquelle le mystère de la génialité ne peut finalement trouver qu’une explication mythique. Les explications rationnelles ne suffisent pas à rendre compte du génie. C’est dans cette perspective que les figures de Haendel, Mozart et Beethoven prennent sens en incarnant dans le réel les différentes manières d’être du génie. En tant que possesseur (par un don de la nature) ou possédé (en tant que médium de la parole divine), le génie est quelque chose comme l’une ou l’autre de ces figures historiques alternativement dominante. En dernier lieu, seule une approche mythique permet de donner sens au merveilleux présent dans nos expériences esthétiques au contact des chefs-d’œuvre laissés par les génies de la musique.



[1] Longin, Traité du Sublime (trad. Boileau), VII, 1 : Bien que des cinq sens dont j’ai parlé, la première et la plus considérable, je veux dire cette Élévation d’esprit naturelle, soit plutôt un présent du ciel, qu’une qualité qui se puisse acquérir ; nous devons, autant qu’il est possible, nourrir notre esprit au Grand, et le tenir toujours plein et enflé, pour ainsi dire, d’une certaine fierté noble et généreuse.      

[2] Nous citerons par exemple Schopenhauer dans le chapitre XXXI du supplément au livre III de
Le Monde comme volonté et comme  représentation (trad. Burdeau), Paris, 1966, p. 1122, § 2 : Les femmes peuvent avoir un talent considérable, mais jamais de génie ; car elles demeurent toujours subjectives. Kivy reprend et commente cette phrase à la page 223, § 2 de son livre.


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