Jean-Paul RIOPELLE, L'hommage à Rosa Luxemburg, 1992 (détail)[ * ]

Marmontel, lecteur de Cicéron :
histoire et invention poétique dans les Éléments de littérature (1787)
Marc André Bernier

                  

Que le destin de l'idée d'invention au XVIIIe siècle puisse, de nos jours, requérir notre attention n'est sans doute pas étranger à la crise que connaît alors ce concept. Située historiquement entre la fidélité classique à l'imitation des Anciens et la promotion romantique de l’originalité, la réflexion sur cette question est d’abord adossée à la notion rhétorique d'inventio. Ce terme, faut-il le rappeler, désignait chez les Anciens la première partie de l'art oratoire, qu’intéressent notamment la dimension logique de l’argumentation et une méthode appelée « topique », qui se veut un art de trouver des arguments. Jugée stérile par la science et la philosophie modernes qui, dès le XVIIe siècle, assimilent cette méthode à un formalisme desséchant, voire dangereux, cette inventio rhétorique, on l’aura compris, « n’est pas encore l’invention », les « leçons [des rhéteurs] ne peuv[e]nt être qu’une étude préliminaire1 », comme l’affirme avec tout son siècle Jean-François Marmontel à l’occasion d’un long article qu’il consacre à ce problème dans ses Éléments de littérature. D'une conception logique de l'inventio frappée, comme l'a fort bien montré la critique actuelle, d'une « progressive nécrose de la topique2 » à l’âge classique, on passe dès lors à une démarche qui s’interroge sur la manière de « trouver […] des forces inconnues […], des mouvements soudains […] ou des traits imprévus3 » — autrement dit, de se ressaisir du surgissement d'une parole inouïe.

C’est cette critique de l’inventio et l’ambition, qui court à travers tout le siècle, de définir sur cette base un nouveau concept d’invention, dont j’aimerais évoquer certains aspects essentiels. Quatre textes me serviront de guide dans ce parcours incertain : les articles « Invention poétique », « Imitation », « Imagination » et « Rhétorique », que Jean-François Marmontel (1723-1799) intègre aux Éléments de littérature qu’il publie en 1787. Avec cet ouvrage, comme le souligne Sophie Le Ménahèze dans la réédition récente qu’elle en propose, c’est non seulement « le XVIIIe siècle [qui] livre la somme de ses réflexions en matière d’esthétique littéraire » : c’est encore un auteur qui, en véritable « poéticien des Lumières4 », ne dissocie jamais littérature et politique, invention littéraire et histoire. Certes, Marmontel cherche à concevoir une littérature qui, née de l’invention, procède librement des inspirations d’une imagination créatrice « compos[ant] elle-même des tableaux dont l’ensemble n’a point de modèle dans la nature5 ». Mais son attachement à la vocation didactique et sociale de la littérature le détourne en même temps de la promotion d’une sorte de subjectivité créatrice devenue étrangère à la scène du monde et déliée de tout souci d’imitation des hommes en action. « Inventer, écrit-il, ce n’est pas […] se jeter dans des possibles auxquels nos sens ne peuvent atteindre ; c’est [plutôt] combiner diversement nos perceptions, nos affections, ce qui se passe au milieu de nous, autour de nous, en nous-mêmes6 ». Comme on le verra, le plus grand mérite de cette poétique où se trouve indissociablement lié ce qui se passe autour de nous et en nous consiste à inscrire l’invention littéraire aussi bien dans une subjectivité créatrice que dans un contexte et une histoire — une histoire comprise à la fois comme dimension essentielle de la genèse des œuvres, comme objet par excellence de la représentation et comme appel à l’engagement politique. En ce sens, il s’agit là d’une démarche qui est peut-être susceptible de rendre au mieux ce qui a fait la vitalité inventive du XVIIIe siècle, laquelle procède précisément « d’interrogations multiples sur les différentes formes de délimitation et d’articulation entre des modèles anciens à imiter et une culture nouvelle à inventer7 ».

Cette culture nouvelle, comment s’en étonner en cet âge de la critique, reprend d’abord une tradition dont elle interroge les présupposés. Dans le cas particulier qui nous intéresse, celui du concept d’invention, l’entreprise critique des Lumières pouvait déjà compter sur les acquis du siècle précédent qui, depuis la Logique (1662) de Port-Royal, avait ruiné presque toutes les prétentions traditionnelles de l’inventio rhétorique et, notamment, la doctrine dite des loci communes, c'est-à-dire des lieux communs. Depuis le lieu de la définition jusqu'au lieu de la cause, en passant par le lieu de l'effet ou encore de la similitude, ces lieux formaient, rappelons-le, une topique susceptible de secourir l'esprit en quête d'arguments et de preuves capables d'étayer une thèse. Dois-je composer un discours ? Dois-je y défendre une cause, celle de la rhétorique, par exemple ? Idées, arguments, preuves : rien ne me vient et je resterais sans voix s'il n'existait quelque seize lieux communs dont, fort heureusement, je connais la liste. Dès lors, je songe à évoquer tantôt la cause, tantôt l'effet de l'éloquence — et voilà mon embarras enfin dissipé. En permettant d'aplanir de la sorte les difficultés que comporte l’art de la persuasion, les lieux étaient donc des alliés indispensables dans l'apprentissage de l'éloquence et, à ce titre, figuraient en bonne place dans les rhétoriques scolaires. Qu'on en juge d'après le De arte rhetorica (1562) de Cyprien Soarez qui, comme l'observait Balthazar Gibert en 1716 dans ses Jugemens des savans sur les auteurs qui ont traité de la rhétorique, est « une Rhétorique des plus commodes & des meilleures pour l'usage des Classes8 ». Dans ce manuel auquel on a recouru jusqu'à la fin du XVIIe siècle dans les cours de rhétorique prévus par le ratio studiorum, c'est-à-dire la « règle des études » en vigueur dans les collèges jésuites, on découvre une inventio qui, fidèle aux « lumières qu'Aristote nous a laissées9 », associe le problème de la persuasion à celui de la fabrique d'arguments topiques, suivant en cela une démarche où perce encore l'esprit de la scolastique médiévale10. Depuis la renaissance aristotélicienne des XIIe et XIIIe siècles jusqu'aux Lumières, c'est sur cette méthode que se réglait le protocole de la disputatio pro et contra dans les universités11. C’est également cette méthode à laquelle empruntèrent volontiers les poétiques de la Renaissance qui, à l’exemple de Thomas Sébillet, faisaient de l’invention un art que « prendra le poète des Philosophes et Rhéteurs qui en ont écrit livres propres et particuliers12 ». Mais c'est enfin contre cette conception de l’invention qu'en appellent, dès le XVIIe siècle, la science et la philosophie nouvelles : « […] rien ne rend un esprit plus stérile en pensées justes & solides, que cette mauvaise fertilité de pensées communes13 », dénoncent avec vigueur Arnauld et Nicole dans leur Logique, lesquels observent par ailleurs :

Qu'on consulte tant d'Avocats & de Prédicateurs qui sont au monde, tant de gens qui parlent & qui écrivent, & qui ont toujours de la matiere de reste, & je ne sais si on en pourra trouver quelqu'un qui ait jamais songé à faire un argument a causa, ab effectu, ab adjunctis, pour prouver ce qu'il désiroit persuader. […]

Ainsi l'on traite tous les lieux dans les discours les plus ordinaires, & l'on ne sauroit rien dire qui ne s'y rapporte ; mais ce n'est point en y faisant une réflexion expresse que l'on produit ces pensées, cette réflexion ne pouvant servir qu'à ralentir la chaleur de l'esprit, & à l'empêcher de trouver des raisons vives & naturelles […]14.

Certes, l'ascendant exercé par la philosophie cartésienne devait jouer un rôle décisif dans cette condamnation des lieux logiques, en imposant la nécessité de recourir au bon sens, instance qui se soumet à la seule autorité de l'évidence et de laquelle procèdent aussi bien toutes ces « raisons vives & naturelles » évoquées par Arnauld et Nicole que « les principes de la Mathématique ou [...] d'autres aussi évidens & certains15 ». Au nom du refus d'un raffinement logique dont les subtilités finissent fatalement par obscurcir le sens commun et rendre le raisonnement captieux, le Discours de la méthode énonçait même un principe d'une portée encore plus générale :

Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, & qui digèrent le mieux leurs pensées, afin de les rendre plus claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu'ils proposent, encore qu'ils ne parlassent que bas breton, et qu'ils n'eussent jamais appris de rhétorique16.

Bref, la promotion de la clarté et du naturel, signes indubitables de l'évidence rationnelle puis, au XVIIIe siècle, d'une évidence empirique fondée sur le témoignage immédiat de l'expérience sensible, allait bientôt ruiner l'autorité des lieux communs, désormais assimilés aux approximations sophistiques d'une logique scolastique dont tout le prétendu savoir, la remarque est de Pascal, est fait de « mots d'enflure » qui ont pour vocation de « guinder l'esprit17 ».

La conception de l’invention, du moins chez ses théoriciens les mieux avisés, ne pouvait que prendre acte de ces critiques. C'est ainsi qu'au XVIIIe siècle, seuls quelques auteurs livreront encore en faveur des lieux communs un combat d'arrière-garde, le plus souvent par attachement aux méthodes de l'École. C'est le cas, par exemple, de l’obscur curé Breton qui, en 1703, dans sa Rhétorique selon les principes d'Aristote, de Cicéron et de Quintilien, s'emploie toujours à lier l’invention à la fabrique d’arguments et d’enthymèmes tirés de lieux logiques18. Il en va de même chez Jean-Louis Clausier, dont la Rhetorique, ou l'art de connoître et de parler défend encore en 1728, et non sans raideur, l'union entre topique et invention : « L’objet propre de la Dialectique, écrit-il par exemple, n’étant donc que de montrer les sources de ce qu’on peut dire, & l’objet propre de la Rhétorique d’enseigner comment il faut dire ; il est évident que celle-ci ne peut pas se passer de la premiere19 ». Pour l'essentiel, cependant, la réflexion sur l’invention s’est détournée de cette tradition désormais en crise et, jusque dans les milieux plutôt hostiles à la philosophie nouvelle, les lieux perdirent peu à peu de leur lustre, comme l'indique cette réflexion tirée de la préface de l'abbé Colin à sa traduction de l'Orateur de Cicéron :

Je ne nie pas, écrit-il, que cette méthode [celle des lieux] ne puisse être utile à certains esprits peu inventifs ; mais je suis persuadé que ceux qui sont d'un caractere plus vif, plus pénétrant, plus élevé, doivent s'accoutumer de bonne heure à travailler de génie20.

De cette attitude découle une première conséquence fondamentale. En renonçant à la longue liste des lieux communs, la réflexion des Lumières sur l’invention va consacrer la promotion d’un esprit singulier qui « travaille de génie » et que seule éclaire et instruit une encyclopédie du savoir. Dès le XVIIe siècle, Bernard Lamy, prêtre de l'Oratoire et défenseur résolu de la philosophie cartésienne, n'hésite pas à affirmer que la « methode des lieux » est un « art qui apprend à discourir sans jugement de choses qu'on ne sçait point », appelant de ce fait l'invention à se confondre avec les « sciences particulieres [...] qui sont des sources fécondes d'où coulent toutes les autres veritez21 ». Même un esprit aussi conservateur que Balthazar Gibert, dont la Rhétorique ou les règles de l'éloquence se propose explicitement d' « opposer quelques nouveaux obstacles aux progrès surprenans que nous voyions faire à l'erreur22 », y observe, « à l'égard de ce qu'on appelle Lieux de Rhétorique » :

Y a-t-il rien qui fût plus ennuyeux ou plus languissant ? Et quoi de plus capable de rallentir le feu de la composition, de gêner l'esprit, & de le faire raisonner d'une maniere forcée qui sentiroit, non-seulement l'Art & l'Ecole, mais la petitesse de génie ?  […] il faut chercher les argumens […] comme si l'on n'avoit d'autres regles que le bon sens23.

Il s'agit là, enfin, de la position qu'adopte le jésuite Claude Buffier dans son Traité philosophique et pratique d'éloquence (1728), alors qu'il s'exclame, à l'occasion d'une critique très dure de la Rhétorique d'Aristote et de la méthode des lieux :

Pourquoi mettre pour l’essence de la rhétorique ce qui lui est absolument commun, (ainsi qu’Aristote semble lui-même le reconnoître) avec la dialectique ou logique ? La rhétorique doit suposer ou emprunter de la logique les preuves dont elle a besoin. Si néanmoins la logique & la rhétorique servent à fournir ces preuves ; car enfin, ce qui découvre les preuves, c’est l’esprit, la raison, le bon sens, & sur tout le grand usage des matiéres que l’on traite. Un financier, un négociant, un laboureur, trouveront plus de bonnes raisons pour autoriser une proposition qui regarde leurs fonctions, que mille rhétoriciens ou logiciens qui ne sauront pas le métier24.

Avec ce financier ou ce laboureur raisonnant mieux que mille logiciens, on pressent déjà, en somme, à quel point les théories modernes de l’invention seront redevables à l'esprit encyclopédique du XVIIIe siècle.

Il en va de même chez Marmontel. C'est ainsi que, dans ses Éléments de littérature, tout l'article « Rhétorique » propose de réformer l'enseignement oratoire dans les collèges en substituant à la conception traditionnelle de l'inventio un enseignement où, à mille lieues « des arguties de l'école », « […] l'histoire, la poésie, la philosophie morale […] doivent former insensiblement le magasin de l'orateur25 ». L'article « Invention poétique » développe les mêmes vues. Ici, nul besoin de topique, car chaque savoir particulier est invité à devenir l'un des lieux par excellence de l'invention littéraire, comme le montre d'ailleurs la défense de la poésie didactique à laquelle se livre Marmontel26. Comme l'a déjà souligné Roland Mortier dans son grand ouvrage sur l'idée d'originalité au XVIIIe siècle, Marmontel, sur ce point, adopte une position proche de celle que défend André Chénier, dont le célèbre poème « L'Invention » appelle lui aussi de ses vœux une littérature qui, « [e]n langage des dieux fasse parler Newton27 ». Pourtant, en faisant de l'ensemble des savoirs les véritables sources de l'invention poétique, Marmontel confie surtout à l'histoire le soin de la féconder.

Certes, ce rôle éminent n'est pas étranger aux conceptions les plus convenues de la poétique classique, les grands genres y étant précisément ceux qui, tels l'épopée, la tragédie ou l'opéra, tirent leur sujet de l’histoire ou de la fable. En cette seconde moitié du XVIIIe siècle, la promotion de l’histoire doit également beaucoup à celle d'un ton à l'antique, à la fois digne et vertueux. C'est ce goût nouveau qu'exprime le néoclassicisme en art, qu'inspire en littérature la célèbre prosopopée de Fabricius dans le Discours sur les sciences et les arts (1750) de Rousseau et qu'un peu partout traduit la volonté de renouer avec des formes esthétiques fortes, par-delà les galanteries doucereuses du rococo. À cet art décadent, qui est à l'image de « l'histoire moderne, […] cet amas de crimes sans noblesse, de nations sans mœurs, d'événements sans gloire, de personnages sans caractères », le souvenir magnifié des Anciens n'oppose-t-il pas, comme le rappelle Marmontel, « le tableau […] des plus grands hommes de l'univers28 » ? Sans nul doute. Mais, plus fondamentalement encore, la promotion de l'histoire tient aussi au fait que, chez lui, « ce qu'on appelle inventer » consiste d'abord et avant tout à « rassembler les débris du passé29 » — ces « débris » associant l'invention poétique à un processus où l'histoire joue au moins trois fonctions essentielles : celle de rendre compte de la genèse des œuvres, puis d'offrir un matériau à la représentation littéraire et, enfin, d'inviter l'écrivain à agir sur le cours des affaires du monde.

La première de ces fonctions est la plus connue et la mieux étudiée jusqu'à ce jour. De fait, chez Marmontel, l'histoire est toujours solidaire d'une conception dynamique de l'invention littéraire fondée sur l'idée de transmission d'un patrimoine lettré, fidèle en cela à une attitude qu'Annie Becq a déjà fort bien mise en évidence en soulignant à quel point sa poétique « exprime le souci de ne renier aucun héritage30 ». C'est suivant cet esprit que l'article « Imitation » des Éléments de littérature donne en exemple Molière et La Fontaine qui, précisément parce qu’ils s’inspiraient de grands modèles, sont parvenus à dépasser « les auteurs qu'ils ont imités31 ». Le deuxième rôle dévolu à l'histoire dans l'invention littéraire concerne la fabrique des œuvres proprement dite, à laquelle, du reste, est presque exclusivement consacré l'article « L'invention poétique ». Ici, l'histoire assume une fonction qui, placée sous le régime de la vraisemblance, se confond avec la préparation heuristique des matériaux. « Combien de sujets héroïques, se récrie ainsi Marmontel, ne viennent dans l'esprit du poète qu'à la lecture de l'histoire32 ? » De manière plus précise, et s'il est vrai que l'inventeur est celui qui « s'élance dans la carrière des possibles », l'histoire permet surtout de rappeler que « tout ce qui est possible n'est pas vraisemblable33 » et, par conséquent, offre la ressource de nourrir l'invention de faits à la fois probables et favorables à l'affabulation. C'est ainsi, note Marmontel, que

si le poète ne faisait dire et penser à ses personnages que ce qu'ils ont dit et pensé et réellement ou selon l'histoire ; par exemple, si l'auteur de Rome sauvée [Voltaire] avait mis dans la bouche de Catilina les harangues mêmes de Salluste […], il ne serait poète que par le style. Mais si, d'après un caractère connu dans l'histoire […], l'auteur invente les idées, les sentiments, le langage qu'il lui attribue ; [alors] plus il persuade qu'il ne feint pas, et plus il excelle dans l'art de feindre34.

En somme, à une époque où, depuis Pierre Bayle, l’histoire se dégage lentement de ses fables au nom de la positivité du fait historique, celle-ci se retrouve au même moment engagée plus que jamais dans les fictions que le siècle invente. L’exemple, au demeurant célèbre, de Bélisaire (1767), l'une des plus célèbres fictions historiques du siècle des Lumières, le montre à l’évidence :

[…] j'ai suivi fidèlement l'histoire, écrit Marmontel dans sa préface, et Procope a été mon guide. […] C'est là que j'ai consulté ; c'est là que j'ai pris le caractère de mon héros [Bélisaire], sa modestie, sa bonté, son affabilité, sa bienfaisance, son extrême simplicité, surtout ce fonds d'humanité qui était la base de ses vertus, et qui le faisait adorer des peuples35.

Bref, voilà un roman dont le sujet héroïque est tiré de l'histoire mais qui, en même temps, se veut un rêve de la raison, une sorte de fable de la vertu citoyenne célébrant la bienfaisance et exaltant l'humanité, cet idéal politique par excellence des Modernes. En ce sens, et comme le rappelait récemment Patrick Dandrey à propos des rapports entre histoire et fiction à l'âge classique, Marmontel convoque l’Antiquité de manière à explorer « le champ extensif du probable », au double sens attesté par le Dictionnaire de Furetière : « ce “qui se peut prouver” — prouver par preuve documentaire et déduction rationnelle ; et ce “qui a quelque apparence de vérité”, autrement dit ce qui peut être approuvé — approuvé par le bon sens et le bon goût, comme reproduction la plus crédible possible du vrai36 ». C’est donc au sein de cette tension entre histoire et fiction ou, si l’on préfère, entre le « véritable et [le] vraisemblable », placés tous deux « sous l’égide du probable37 », que semble dès lors s'inscrire le recours à l'histoire dans le travail d'invention poétique.

Enfin, la troisième fonction de l'histoire, où culminent les deux précédentes, prolonge une conception héritée de Cicéron, l'auteur que citent le plus fréquemment les Éléments de littérature38. Ici, l'histoire s'offre comme magistra vitae ou, si l'on préfère, comme « école de la vie », suivant la traduction que Marmontel en donne. « Témoin des temps39 », elle invite à lire dans l'expérience séculaire des hommes une leçon politique pour l'époque actuelle, le récit du passé laissant apercevoir en creux l'image de notre présent, voire de notre avenir. Or, il s'agit là précisément de la fonction que Marmontel assigne à l'invention dans l'article « Rhétorique », alors qu'il rappelle à quel point « on demande aujourd'hui, comme autrefois dans la place d'Athènes : qui veut parler pour le bien public ? » :

[…] ici, tous les jours, et du centre et des extrémités du royaume, la voix [des Anciens] s'élève et dit aux orateurs : Tel abus règne, tel préjugé domine ; pour le combattre et le détruire, qui veut parler ? Qui veut parler contre la servitude, contre la rigueur inutile de nos anciennes lois pénales, […] sur les moyens de conserver cette multitude innombrable d'enfants qui vont périr dans les asiles de l'indigence […] qui veut parler40 ?

Ce très beau passage résume les aspects essentiels du rapport qui, chez Marmontel, se noue entre histoire et invention. Ce texte est d'abord une imitation et une amplification tirée de la célèbre prosopopée de la République qui, dans la première Catilinaire, s'adresse en ces termes à l'orateur : « Cicéron, quid agis, que fais-tu, que dis-tu41 ? » Cette imitation invite ensuite à faire de l'histoire un objet privilégié de la représentation, notamment en plaçant l'enquête historique au cœur de l'invention oratoire et en s'inquiétant ainsi de l'injuste rigueur des anciennes lois pénales. Ce morceau de bravoure s'ouvre enfin sur un engagement citoyen, dont l'appel se fait entendre dans cette formule aussi brève qu'efficace : « Qui veut parler ? ». C'est d’ailleurs à cet appel que répondra si souvent l'œuvre romanesque de Marmontel lui-même, notamment dans Les Incas ou la Destruction de l'empire du Pérou (1777), dont la préface rappelle d'abord que « jamais l'histoire n'a rien tracé […] de plus terrible que les malheurs du Nouveau Monde dans le livre de Las Casas », pour mieux conclure : « Le but de cet ouvrage est donc, et je l'annonce sans détour, de contribuer, si je le puis, à faire détester de plus en plus ce fanatisme destructeur42 ». Ici, l'histoire est non seulement le lieu où le romancier établit le plus volontiers son atelier : sa fécondité esthétique accompagne encore le surgissement d'une écriture engagée dans la transformation du monde.

Mais la ruine des lieux oratoires ne suppose pas que la promotion des savoirs, et notamment d’une histoire devenue source par excellence de l'invention littéraire chez Marmontel. Elle entraîne encore avec elle une seconde conséquence, déjà rapidement évoquée à propos de l'abbé Colin : la valorisation d’un esprit créateur qui, on se souvient de l'expression, « travaille de génie », ce qui engage du même souffle à s’inquiéter de l’aventure d’une écriture où surgit l’inimitable, voire l’inconnu. C’est à l’évidence ce problème qu’aperçoit Marmontel dans le passage sur lequel s’ouvre son article « Invention poétique » :

Pour concevoir l'objet de la poésie dans toute son étendue, il faut oser considérer la nature comme présente à l'intelligence suprême. Alors tout ce qui, dans le jeu des éléments, dans l'organisation des êtres vivants […] a pu concourir […] à varier le spectacle mobile […] de l'univers, est réuni dans le même tableau. Ce n'est pas tout : à l'ordre présent, aux vicissitudes passées se joint la chaîne infinie des possibles […] ; et non seulement ce qui est, mais ce qui serait dans l'immensité du temps et de l'espace, si la nature développait jamais le trésor inépuisable des germes renfermés dans son sein. […] S'emparer des causes secondes, les faire agir, dans sa pensée, selon les lois de leur harmonie, réaliser ainsi les possibles ; rassembler les débris du passé ; hâter la fécondité de l'avenir ; donner une existence apparente et sensible à ce qui n'est encore et ne sera peut-être jamais que dans l'essence idéale des choses, c'est ce qu'on appelle inventer43.

Certes, nous sommes ici à mille lieues de l’inventio des rhéteurs ; mais, encore là, si Marmontel ouvre de nouvelles perspectives à une conception moderne de l’invention, c’est en tenant à la main le traité De l’orateur de Cicéron. On se souvient peut-être que, dans cet ouvrage, ce dernier développait longuement un parallèle entre l’éloquence et la nature ou, plus exactement, selon les mots mêmes de Cicéron, « l’harmonie de la nature » car, écrivait-il, « tout ce qu’il y a sur notre tête et sous nos pieds, [les anciens maîtres de rhétorique] l’ont présenté comme un tout, maintenu par une force unique44 ». L’éloquence, concluait Cicéron, doit donc procéder de cette force unique et de cette harmonie, et c’est précisément l’idée de ce parallèle entre la nature et l’invention verbale que reprend ici Marmontel. Toutefois, celui-ci ne dérobe cette métaphore cosmologique à Cicéron que pour mieux en réinventer le sens au sein d’une épistémologie moderne. De fait, l’ordre de la nature relève moins, chez lui, d’une harmonie que d’un mouvement qui multiplie et combine à l’infini les possibles. C’est ici une nature qui se fait et se crée à chaque instant à la faveur de tâtonnements incessants : « dans l'immensité du temps et de l'espace », rien n’est stable et rien ne dure, si ce n’est une succession infinie de formes éphémères. Ces vues, on les retrouvait déjà chez Buffon qui, dans les premiers volumes de son Histoire naturelle, expliquait la formation de la Terre en fonction d’une action lente, tâtonnante, étendue dans l’immensité de la durée. Ces vues, c’était également celles du Saunderson de la Lettre sur les aveugles de Diderot, s’exclamant, avant d’expirer :

Combien de mondes estropiés, manqués, se sont dissipés, se reforment et se dissipent peut-être à chaque instant dans des espaces éloignés […] où le mouvement continue et continuera de combiner des amas de matière, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu quelque arrangement dans lequel ils puissent persévérer45 ?

En assignant à la littérature la tâche d’animer l’invention verbale de ce même mouvement, de « réaliser des possibles » et, suivant l’expression d’Annie Becq, de « faire advenir, dégager, abstraire par maintes comparaisons entre objets déjà observés [et] mis en relations, la forme parfaite immanente aux virtualités offertes par la nature46 », Marmontel illustre enfin une conception de l’invention dont la critique n’a peut-être pas pris, jusqu’à ce jour, toute la mesure. Roland Mortier n’en arrivait-il pas à la conclusion que Marmontel, au fond, ne parvenait à théoriser qu’ « une invention sagement balisée par les normes du bon sens et de la décence47 » — et, certes, pour lui, « tout ce qui est possible n'est pas vraisemblable48 ». Mais en plaçant, comme on l’a vu, l’invention verbale sous l’égide de l’histoire et, par conséquent, du probable, Marmontel n’entend pas simplement brider la vitalité inventive de l’écriture. Chez lui, allier l’invention de nouveaux possibles à l’exigence de la vraisemblance historique permet surtout d’affirmer la dimension sociale et politique de la littérature qui, suivant cette belle expression déjà évoquée, doit se donner comme tâche de « combiner […] ce qui se passe au milieu de nous, autour de nous, en nous-mêmes49 ». Il en résulte une poétique qui, en invitant à « rassembler les débris du passé » pour mieux « hâter la fécondité de l'avenir », permet de penser les conditions favorables à l’émergence d’une écriture de l’engagement soucieuse d’inventer un autre monde possible, voire d’interpeller le lecteur en lui disant : « Tel abus règne […] Qui veut parler ? » À une époque, la nôtre, où nous faisons à nouveau si cruellement l’expérience du chaos de l’histoire, chaos auquel ne vient que trop souvent répondre une littérature marquée par les désarrois de l'engagement ou encore l’inflation des autofictions, c'est là une leçon qui, me semble-t-il, mérite plus que jamais d'être entendue.

 

1.Jean-François Marmontel, « Invention poétique », Éléments de littérature, éd. par Sophie Le Ménahèze, Paris, Desjonquères, coll. « XVIIIe siècle », 2005, p. 681.

2.Gilles Declercq, « La rhétorique classique entre évidence et sublime (1650-1675) », dans Marc Fumaroli (dir.), Histoire de la rhétorique dans l'Europe moderne, 1450-1950, Paris, PUF, 1999, p. 636. Voir également Fernand Hallyn, « Dialectique et rhétorique devant la “nouvelle science” du XVIIe siècle », dans M. Fumaroli (dir.), op. cit., et, en particulier, les p. 605-616, consacrées à la « Critique de l'invention ».

3.Jean-François Marmontel, « Invention poétique », op. cit., p. 683.

4.Sophie Le Ménahèze, dans J.-F. Marmontel, Éléments de littérature, op. cit., 4e de couverture et p. 14 de la préface.

5.Jean-François Marmontel, « Imagination », op. cit., p. 651.

6.Jean-François Marmontel, « Invention poétique », op. cit., p. 674.

7.Voir notamment la description de la problématique du xxxie Congrès de la société canadienne d’étude du XVIIIe siècle, qui a eu lieu récemment à Trois-Rivières (23-26 octobre 2005) sous le thème « Imitation et invention au siècle des Lumières » (http://www.uqtr.ca/dfra/congres2005/appel.html).

8.Balthazar Gibert, Jugemens des savans sur les auteurs qui ont traité de la rhétorique, avec un précis de la doctrine de ces auteurs, Paris, Étienne Ganeau, 1716, t. 2, p. 397. Plus loin, Gibert ajoute (p. 403) : « […] je ne m'étonne point si cet Ouvrage a eu tant de vogue dans les Colléges ».

9.Ibid., p. 398 ; Gibert résume alors l'épître de Soarez au lecteur.

10.Sur le ratio studiorum, définitivement fixé en 1599, et sur la place qu'il donnait à une invention « relied heavily upon the common-places or loci », voir Robert A. Lang, « The Teaching of Rhetoric in French Jesuit Colleges », Speech Monographs, 1952, vol. XIX, p. 294.

11.Voir, sur ce point, Ernst Robert Curtius, La littérature européenne et le Moyen Âge latin, Paris, PUF, coll. « Agora », 1986 [1956], vol. I, p. 108 et suiv., et Alain de Libera, « La logique de la discussion dans l'université médiévale », dans Michel Meyer et Alain Lempereur (dir.), Figures et conflits rhétoriques, Bruxelles, Éditions de l'Université de Bruxelles, 1990, p. 59-81.

12.Thomas Sébillet, Art poétique français (1548), dans Traités de poétique et de rhétorique de la Renaissance, éd. Francis Goyet, Paris, Librairie générale française, coll. « Livre de poche », 1990, p. 58-59.

13.Antoine Arnauld et Pierre Nicole, « Des lieux ou de la méthode de trouver des arguments. Combien cette méthode est de peu d'usage », La logique ou l'art de penser, 5e édition, Paris, Guillaume Desprez, 1683 [1662] ; Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1970, 3e partie, chap. xvii, p. 296.

14.Ibid., p. 294-295.

15.René Descartes conclut sur cette remarque ses Principes de philosophie. Voir les Œuvres de Descartes, éd. Adam et Tannery, Paris, Vrin, 1964, t. 9, p. 324. Sur ces questions, voir, en particulier, Peter France, « Philosophy and persuasion », Rhetoric and Truth in France, Oxford, Clarendon press, 1972, p. 35 et suiv., ainsi que l’introduction de Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca à La nouvelle rhétorique. Traité de l'argumentation, Paris, PUF, coll. « Logos », 1958, p. 1-5.

16.R. Descartes, Discours de la méthode, dans Œuvres de Descartes, op. cit., t. 6, p. 7.

17.Blaise Pascal, De l'esprit géométrique et de l'art de persuader, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1954 [1657], p. 602.

18.Breton, curé de Saint-Hyppolite à Paris, De la rhétorique selon les préceptes d'Aristote, de Cicéron et de Quintilien, Paris, G. Dupuis, 1703, p. 8 et suiv.

19.Jean-Louis Clausier, La rhétorique, ou l'art de connoître et de parler, avec un abregé de la maniere d'écrire des lettres. Les principales connoissances de la philosophie y sont appliquées l'éloquence, Paris, 1728, p. xiii-xiv. On remarquera que cette inventio, qui se confond avec la dialectique, occupe une place prééminente dans ce traité, avec 243 pages sur un total de 361.

20.Abbé Hyacinthe Colin, « Préface, ou Discours préliminaire sur les moyens d'acquerir l'éloquence », Traduction du Traité de l'orateur de Cicéron avec des notes, Paris, chez Bure l'aîné, 1737, p. 56.

21.Bernard Lamy, La rhétorique ou l'art de parler, quatrième édition, revue et augmentée, Paris, chez F. et P. Delaulne, 1701, p. 376 et p. 385.

22.Balthazar Gibert, La rhétorique ou les règles de l'éloquence, Paris, C. L. Thiboust, 1730, p. 7.

23.Ibid., p. 102-104.

24.Claude Buffier, S. J., « Traité philosophique et pratique d'éloquence », Cours de science sur des principes nouveaux et simples ; pour former le langage, l'esprit et le cœur, dans l'usage ordinaire de la vie, Paris, chez G. Cavelier, 1732, p. 411.

25.Jean-François Marmontel, « Rhétorique », op. cit., p. 1004-1005. On remarquera que l'expression « magasin de l'orateur », qui renvoie ici à une culture générale, était traditionnellement associée aux lieux communs et à une conception topique de l'inventio.

26.Jean-François Marmontel, « Invention poétique », op. cit., p. 675-676.

27.André Chénier, L'invention, poème, introduction et notes par Paul Dimoff, Paris, Nizet, 1966, v. 298. Voir, sur ce parallèle, Roland Mortier, L'originalité. Une nouvelle catégorie esthétique au siècle des Lumières, Genève, Droz, 1982, p. 179.

28.Jean-François Marmontel, « Anciens », op. cit., p. 162.

29.Jean-François Marmontel, « Invention poétique », op. cit., p. 673.

30.Annie Becq, « Les arts poétiques en France au XVIIIe siècle », Études littéraires, vol. XXII, n° 3, hiver 1989-1990, p. 50.

31.Jean-François Marmontel, « Imitation », op. cit., p. 655.

32.Jean-François Marmontel, « Invention poétique », op. cit., p. 678.

33.Ibid., p. 673.

34.Ibid., p. 674.

35.Jean-François Marmontel, Bélisaire, éd. Robert Granderoute, Paris, Société des textes français modernes, 1994 [1767], p. 5 et p. 9.

36.Voir ici la conclusion de l'article de Patrick Dandrey, « Historia in fabula. Les noces d’Apollon et Clio au XVIIe siècle », dans Thierry Belleguic, Éric Van der Schueren et Sabrina Vervacke (dir.), Les songes de Clio : fictions de l’histoire sous l’Ancien Régime, Québec, Presses de l'Université Laval, coll. « Collections de la République des Lettres », série « Symposium », 2006 (sous presse).

37.Ibid.

38.Voir la préface de Sophie Le Ménahèze, dans J.-F. Marmontel, op. cit., p. 21.

39.J.-F. Marmontel, « Histoire », op. cit., p. 610.

40.Jean-François Marmontel, « Rhétorique », op. cit., p. 1017.

41.Voir Cicéron, M. Tulli Ciceronis In L. Catilinam, éd. par Maurice Levaillant, Paris, Librairie Hachette, 1912, I, XI, p 124 et suiv. ; le début du passage se lit comme suit : « Etenim si mecum patria, quae mihi vita mea multo est carior, si cuncta Italia, si omnis res publica sic loquatur : “M. Tulli, quid agis ?” ».

42.Jean-François Marmontel, Les Incas ou la Destruction de l'empire du Pérou, texte établi et présenté par Rémi Ferland, Québec, Éditions de la Huit, 1992, p. 1 et 10.

43.Jean-François Marmontel, « Invention poétique », op. cit., p. 673.

44.Cicéron, De l'orateur, éd. par Henri Bornecque, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Collection des universités de France », 1971, l. III, 19, p 9-10 : « […] qui omnia haec, quae supra et subter, unum esse et una ui atque consentione naturae constricta esse dixerunt ».

45.Denis Diderot, Lettre sur les aveugles, dans Œuvres philosophiques, éd. par P. Vernière, Paris, Classiques Garnier, 1998, p. 123.

46.Annie Becq, « Splendeurs et misères de l’imitation au siècle des Lumières », dans Ulla Kölving et Irène Passeron (dir.), Sciences, musiques, Lumières : mélanges offerts à Anne-Marie Chouillet, Ferney-Voltaire, Centre international d'étude du XVIIIe siècle, 2002, p. 387.

47.Roland Mortier, op. cit., p. 176.

48.Jean-François Marmontel, « Invention poétique », loc. cit., p. 673.

49.Ibid., p. 674.

 

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