Jean-Paul RIOPELLE, L'hommage à Rosa Luxemburg, 1992 (détail)[ * ]

La genèse de la biographie fictionnelle selon
la théorie des actes de discours
[1]
Simon Fournier

Résumé
:
Depuis quelques décennies, les théoriciens de la littérature ont noté que les catégories génériques construites pour fonder un système des genres spécifiquement littéraires ne permettaient pas de rendre compte adéquatement de la littérature contemporaine qui se déploie incessamment en de nouvelles configurations. La biographie fictionnelle se présente à cet égard comme un genre littéraire qui s'est constitué à la croisée de l'essai, de l'histoire et de la fiction. Mais comment fonder cette classe de textes contemporains dans un système générique à l'intérieur duquel siègent les concepts de biographie et de fiction ? Le présent article tente d'expliquer la genèse d'un genre littéraire en émergence en mettant à contribution une théorie philosophique dont on a reconnu l'importance pour l'étude des genres littéraires et de la fiction la théorie des actes de discours fondée par Searle et développée par Vanderveken pour l'analyse des discours.

                  

Les récits de vie occupent une part non négligeable de la production littéraire contemporaine.  Par récits de vie, on entend un ensemble de textes au sein duquel figurent notamment les mémoires, l’autobiographie, la biographie, le journal intime, l’hagiographie, le tombeau et l’éloge.   Ce sont des genres littéraires canoniques qui regroupent des textes ayant la propriété de faire référence à des individus ayant vécu à une période historique de notre monde actuel.  Au même titre que les écrits scientifiques ou historiques, les autobiographies et les biographies comportent ce que Philippe Lejeune nomme un « pacte référentiel » en vertu duquel les auteurs s’engagent auprès de leurs lecteurs à représenter comment les individus sont dans le monde :

Par opposition à toutes les formes de fiction, la biographie et l’autobiographie sont des textes référentiels : exactement comme le discours scientifique ou historique, ils prétendent apporter une information sur une « réalité » extérieure au texte, et donc se soumettre à une épreuve de vérification.  (1975 : 36)

S’il est vrai que cette prétention est étrangère aux récits de fiction, il faut néanmoins réviser les catégories génériques traditionnelles pour accueillir un nouveau répertoire de textes de fiction à teneur biographique ou autobiographique dans le système des genres littéraires [2] .  Ne relevant ni de l’essai biographique, ni de la biographie traditionnelle, ni du roman biographique à teneur historique, mais procédant plutôt d’un mélange de ces genres, les textes littéraires contemporains présentés sous les noms de biographies fictionnelles (Cohn : 1997), de fictions biographiques (Schabert : 1982, 1991 ; Madélénat : 2000) et de biographies fictives (Dion : 2001) [3] tendent à montrer en effet qu’on ne peut pas distribuer des types de textes dans deux catégories génériques mutuellement exclusives dont une comporterait des biographies, des écrits scientifiques et historiques alors que l’autre contiendrait des récits de fiction, des romans et des pièces de théâtre.  Il existe en fait un faisceau complexe de relations qui se tissent entre les catégories génériques préexistantes, rendant ainsi possible la formation de nouvelles classes génériques.   À l’aide de différents dispositifs [4] , les théoriciens de la littérature s’attachent désormais à rendre compte du dynamisme (variation, modulation, changement) qui sous-tend le système générique contemporain et qui est à l’origine des genres littéraires dont on avait peine à imaginer l’existence il y a quelques décennies [5]

Les textes qui mobilisent actuellement l’attention des théoriciens de la littérature appellent au demeurant une réflexion sur la nature des concepts et de leurs relations dans le système des genres : comment fonder une classe de textes situés à mi-chemin entre l’essai, l’histoire et la fiction dans un système générique à l’intérieur duquel siègent les concepts de biographie et de fiction ?  Il s’agit d’une question philosophique fondamentale portant sur les genres littéraires.  Pour amorcer cette réflexion sur la biographie fictionnelle, j’emboîterai le pas à Schaeffer qui a mis récemment à contribution la théorie des actes de langage de Searle pour étudier les genres littéraires (1989) et la fiction (1999), en prenant soin néanmoins de l’inscrire plus particulièrement dans la foulée des recherches philosophiques sur la typologie des discours de Vanderveken (1997, 2001).  J’exposerai d’abord succinctement les problèmes que pose la notion de genre en littérature de manière à voir comment la théorie des actes de discours peut contribuer à caractériser un genre littéraire.  Je proposerai ensuite une analyse sommaire de la biographie fictionnelle en tentant de la situer par rapport à d’autres formes discursives figurant dans le système des genres. 

Le système des genres en littérature

Schaeffer a fait remarquer que la question des genres s’est posée avec beaucoup plus d’acuité et d’insistance en littérature que dans les autres domaines ayant aussi à établir des distinctions génériques.  La situation s’explique en grande partie selon lui par le fait que les œuvres littéraires, contrairement aux arts non verbaux qui possèdent leurs propres systèmes d’expression, ne peuvent prendre forme qu’en puisant dans le même répertoire que l’ensemble des pratiques discursives dont la plupart ne sont pas artistiques : « les catégories génériques, du moins pour autant qu’elles prétendent constituer des classes textuelles définies en compréhension, sont liées directement au problème de la définition de la littérature » (1989 : 9).  Or, dans le contexte actuel des recherches sur les genres littéraires, plusieurs estiment que les catégories génériques (épique, dramatique, lyrique) construites pour fonder un système des genres spécifiquement littéraires ne permettent pas de rendre compte adéquatement des textes littéraires contemporains [6] .  L’une des questions qui se posent aujourd’hui en théorie des genres est de savoir comment cerner de nouvelles pratiques littéraires alors que les catégories traditionnelles n’opèrent que partiellement sur elles. 

Peut-on caractériser les genres littéraires en mettant à contribution la théorie des actes de discours ?  Pour faire un peu de lumière sur cette question, il peut être instructif de jeter un coup d’œil en direction des noms de genres littéraires qui font explicitement référence à des actes de discours du genre illocutoire.  Les récits, les témoignages, les biographies, les mémoires sont des genres littéraires qui désignent des types discursifs ayant pour fonction de décrire des états de choses alors que les lamentations, les poèmes d’amour, les odes et les éloges sont des genres littéraires qui évoquent plutôt des actes illocutoires ayant pour fonction d’exprimer des états d’âme et des attitudes.  Rares sont ceux qui désignent des actes illocutoires ayant pour fonction d’infléchir le comportement des allocutaires (les pamphlets et les prières) ou celui du locuteur (les promesses et les serments).  Cela dit, il faut souligner que la majorité des noms de genres littéraires faisant référence à des actes illocutoires de types assertif et exclamatif relèvent d’une activité mimétique de nature ludique ou non sérieuse (Frege, Searle) mettant en suspens l’application des règles qui régissent l’accomplissement des illocutions.  Ainsi, le récit, le roman, le conte, la poésie lyrique et le théâtre sont des genres littéraires subsumant un vaste répertoire de pratiques fictionnelles.  À première vue, il semble que l’on puisse envisager les activités discursives littéraires comme le prolongement des activités discursives non littéraires.  Combe (1992 : 95) a d’ailleurs esquissé une classification des genres littéraires (reproduite intégralement ci-dessous) à partir de la typologie de Searle afin de montrer qu’ils sont fondés sur les unités minimales de sens que sont les actes illocutoires.

ASSERTIFS

raconter, décrire, commenter… (épopée, roman, prose scientifique)

s’exclamer, louer, déplorer, blâmer… (poésie lyrique)

DIRECTIFS

interpeller : exhorter, supplier, demander, ordonner, interroger… (poésie lyrique, poésie dramatique, théâtre)

enseigner (discours scientifique, pédagogique ou idéologique)

EXPRESSIFS

louer, blâmer, déplorer (poésie lyrique et de circonstances, sermons, discours)

s’excuser, remercier, féliciter… (sermons, discours, poésie lyrique et de circonstance).

De toute évidence, la classification n’est ni systématique  - les actes illocutoires et les genres littéraires sont parfois distribués dans deux ou trois classes - ni complète - les actes illocutoires et les genres littéraires de types promissif et déclaratoire y sont absents.  Il peut sembler illusoire de caractériser l’ensemble des pratiques génériques uniquement en termes illocutoires et de les regrouper au sein d’une typologie.  Mais qu’en est-il au juste ? 

On sait que les comédies, les tragédies, les romans d’épouvante et les récits érotiques sont des genres littéraires correspondant expressément à des intentions perlocutoires  (faire rire, pleurer, peur, jouir) alors que les tragédies grecque, romaine, élisabéthaine sont des sous-genres de la tragédie dont les spécifications sont de nature socio-historique.  On sait aussi que les critères servant à décrire une ballade ou un sonnet sont quant à eux de nature syntaxique (versification) et phonétique (rimes) alors que les récits de science-fiction, les récits de voyage, les romans d’aventure et les polars sont des genres littéraires susceptibles d’être décrits en termes de contenus propositionnels.  En fait, la difficulté de cerner et de regrouper systématiquement un ensemble de textes littéraires s’explique en grande partie par le fait qu’ils mettent généralement en œuvre un ensemble plutôt disparates de phénomènes.  Sur la base de ces remarques générales, on pourrait conclure que les genres littéraires sont plus rebelles aux taxinomies que l’ensemble des actes de discours.  Pourtant, tout acte discursif peut faire l’objet d’une multitude de descriptions :

Dès que l’on se concentre sur la globalité de l’acte discursif, plutôt que sur sa simple réalisation textuelle, littéraire ou non, orale ou écrite, l’hétérogénéité des phénomènes auxquels se réfèrent les différents noms de genres cesse d’être scandaleuse : l’acte discursif étant pluri-aspectuel, il est tout à fait normal qu’il admette plusieurs descriptions différentes et néanmoins adéquates. (Schaeffer, 1989 : 80)

En effet, l’ensemble des actes illocutoires figurant dans la taxinomie de Searle sont susceptibles aussi de mettre en œuvre plusieurs phénomènes à la fois.  Une menace peut être accomplie pour faire peur et une assertion pour faire rire ou plaisir et une autre pour attrister ou apeurer.  On peut même subdiviser les menaces sur la base de critères socio-historiques (les menaces de Louis XIV et les menaces de Louis XVI, celles-ci étant sans doute moins effrayantes que celles-là aux yeux de la population française des XVIIe et XVIIIe siècles) alors que les insultes et les plaisanteries peuvent être décrites sur la base de leur contenu propositionnel.  Il en va de même pour les textes qui figurent dans le système des genres littéraires.  De toute évidence, on ne saurait s’y retrouver dans l’univers des discours en l’absence de critères stables.  En ce sens, Combe a bien vu que l’intérêt de la théorie des actes de discours pour l’étude des genres littéraires réside principalement dans le fait qu’elle dispose de tels critères permettant de caractériser globalement les textes littéraires et de les regrouper sur la base de leur propriétés fonctionnelles.  Suivant Schaeffer qui a distribué les facteurs à l’œuvre dans les textes selon qu’ils investissent le cadre de la communication ou le message réalisé, on peut voir comment la théorie des actes de discours peut contribuer à caractériser un texte et sa relation à un genre littéraire.

À partir du moment où l’on porte principalement attention aux phénomènes désignant la fonction (1a) et le statut énonciatif (1c) des textes, on peut en effet étudier un vaste répertoire de pratiques littéraires et les faire figurer dans une typologie fondée sur les buts linguistiques : à l’instar des forces illocutoires,  les différents types de discours peuvent être ramenées à l’une ou l’autre des catégories fondées sur les quatre directions possibles d’ajustement entre les mots et le monde.  Puisque la fonction et le statut énonciatif désignent deux phénomènes distincts caractérisant l’ensemble des actes de discours d’un genre illocutoire, on peut déduire en effet plusieurs genres littéraires de base, en l’occurrence 1) le récit fictionnel, 2) le récit factuel, 3) la biographie fictionnelle et 4) la biographie factuelle.  Alors comment la théorie des actes de discours peut elle contribuer à caractériser la catégorie générique « biographie fictionnelle » ?

La forme et le statut logiques de la biographie fictionnelle

En comparant un texte journalistique extrait du New York Times et un roman intitulé Le Rouge et le vert, Searle (1982) a noté qu’ils sont composés des mêmes actes illocutoires, en l’occurrence des assertions littérales, mais qu’ils se distinguent du fait que les règles constitutives des assertions n’entrent pas en application dans le roman : elles sont suspendues à dessein.  Il a proposé une série de thèses destinées à cerner le mode de fonctionnement de l’énonciation fictionnelle dite « non sérieuse » [7]  :

Thèse 1 : l’auteur de fiction feint d’accomplir une série d’actes illocutoires généralement de type assertif ;

Thèse 2 : l’auteur de fiction qui feint d’accomplir une assertion adopte une posture illocutoire et intentionnelle par rapport à son récit ;

Thèse 3 : les illocutions feintes sont rendues possibles par l’existence d’un ensemble de conventions qui suspendent l’opération normale des règles reliant les actes illocutoires au monde ;

Thèse 4 : l’accomplissement feint d’actes illocutoires n’est possible qu’en accomplissant réellement des actes d’énonciation avec l’intention d’invoquer les conventions qui suspendent les engagements illocutoires.

En logeant le concept de feinte au cœur du dispositif des actes de discours (thèse 1), Searle a été à même d’expliquer et de justifier théoriquement pourquoi les individus n’ont pas à réapprendre un nouvel ensemble de règles linguistiques pour se livrer à une activité fictionnelle : ils font comme s’ils accomplissaient des illocutions.   La différence entre les énonciations sérieuses et non sérieuses est de nature intentionnelle et non linguistique (thèse 2).  En mettant au jour les conventions dites « horizontales » ayant pour fonction d’annuler l’application des règles dites « verticales » régissant l’usage sérieux du langage, Searle a montré en quoi les discours fictionnels sont plus sophistiqués que les mensonges.  D’emblée, les textes de fiction ne sont pas défectueux puisque qu’ils fonctionnent en vertu d’un ensemble distinct de conventions extra-linguistiques (thèse 3) : ce sont elles qui permettent notamment aux auteurs de fiction de raconter des histoires qu’ils reconnaissent a priori comme étant fausses sans avoir à assumer les conséquences pragmatiques liées au fait que leurs énoncés ne renvoient à aucun état de choses du monde actuel.   La principale condition qui doit être remplie dans le contexte d’une énonciation pour se livrer à une telle activité ludique consiste à invoquer pareilles conventions (thèse 4) au moment où sont proférés les énoncés.  Soutenir l’existence d’un ensemble de règles constitutives régissant l’accomplissement des actes illocutoires et de conventions extra-linguistiques permettant de suspendre l’application desdites règles, c’est admettre du coup la possibilité que la fiction puisse se greffer sur l’ensemble des activités langagières sérieuses, dont la biographie.  L’émergence d’une pratique fictionnelle de la biographie semble confirmer la thèse de la dépendance logique de la fiction à l’égard des formes sérieuses de comportement que Searle a réitérée dans ses écrits ultérieurs [8] .  Dans la perspective des actes de discours, on peut donc déduire une classe générique fictionnelle pour chacune des classes génériques non fictionnelles puis regrouper une pléthore de textes selon qu’ils mettent en application ou non un seul ensemble de règles linguistiques. 

Cela dit, on ne saurait caractériser globalement la biographie comme type de discours en adoptant l’approche searlienne.  En effet, l’article de journal extrait du New York Times et le roman Le Rouge et le Vert qu’il a analysés ne se distinguent pas seulement en ce qu’ils mettent respectivement en application ou non les règles constitutives des assertions, mais aussi entre autres en ce qu’ils articulent différemment ces unités minimales de signification que sont les assertions littérales.  Il s’agit d’évoquer la possibilité qu’un article de journal, un récit et une biographie puissent être produits avec une intention fictionnelle pour montrer qu’on ne peut pas discerner des textes de type descriptif dans leur entièreté en les décomposant en leur suite respective d’assertions.  Comme l’a souligné Kerbrat-Orecchioni, « la notion d’acte de langage […] s’avère plus efficace encore pour rendre compte des discours, envisagés comme des séquences d’actes de langage, dont l’agencement varie selon que l’on a affaire à un discours de nature monologale ou dialogale » (2001 : 158).

En prenant acte que « la logique du discours ne peut pas être réduite à la seule logique des actes illocutoires isolés » (1997 : 63), Vanderveken s’est attaché récemment à fonder une théorie générale des discours selon le modèle de la logique illocutoire qu’il a développé avec Searle (1985) [9] .  Dans cette optique, les discours ne se décomposent pas immédiatement en une suite d’actes illocutoires, mais plutôt en une séquence d’interventions telles que les narrations, les descriptions et les argumentations, qui sont des actes de discours de niveau supérieur dont la durée peut varier, à l’intérieur desquelles s’articulent des interventions auxiliaires telles que les répliques à des énonciations antérieures, les évaluations et les commentaires [10] .  Ce sont des unités de discours qui participent à l’atteinte de différents buts linguistiques tels que raconter une histoire, décrire un lieu, négocier un traité de paix, faire un sermon, etc.  Jusqu’ici, Vanderveken a procédé à l’analyse des discours (monologaux et dialogaux) dits « sérieux » qu’il a regroupés au sein d’une typologie basée sur les quatre directions possibles d’ajustement entre les mots et le monde [11]

Buts linguistiques

Directions d’ajustement

Exemples de discours

Descriptif 

But : représenter comment les choses sont dans le monde

Des mots aux choses

Satisfaction : le contenu propositionnel correspond à un état de chose dans le monde

Reportages, bilans, bulletins de nouvelles, prophéties, débats théoriques, mémoires, récits historiques

Délibératif

But : transformer le monde par l’action commune du locuteur et de l’allocutaire

Des choses aux mots

Satisfaction : les objets du monde correspondent au contenu propositionnel

Sermons, règlements, réquisitions, propagandes, publicités, exhortations, négociations, prières

Déclaratoire

But : faire en sorte que le monde corresponde au contenu propositionnel en disant que ce contenu est vrai

Des choses aux mots et des mots et choses

Satisfaction : le monde est transformé par le faire de dire qu’il l’est

Cérémonies de mariage de baptêmes et d’ordinations à l’église, procès à la cours, décrets, établissements de règles lors de la création de jeux

Expressif

But : manifester les états d’âme et les attitudes des locuteurs

Aucune

Satisfaction : états d’âme sont appropriés

Séances d’hommage, éloges, condoléances, lamentations, implorations de miséricorde

Pour cerner la forme logique des discours, il a procédé comme en logique illocutoire, c’est-à-dire en décomposant chaque type discursif en ses principales composantes qui sont 1) le but linguistique interne, 2) le mode d’accomplissement, 3) les conditions thématiques, 4) les conditions préparatoires d’arrière-plan et 5) les conditions de sincérité.  Le récit et la biographie étant deux genres littéraires de type descriptif qui ne remplissent pas la même fonction, on peut d’abord tenter de cerner sommairement la forme logique de la biographie de manière à voir ensuite comment elle peut être différenciée des autres formes discursives figurant dans le système des genres littéraires.

Le but discursif interne de la biographie est de raconter la vie d’un individu [12] .  À cet égard, elle se distingue d’autres récits de vie tels que l’autobiographie et les mémoires, qui sont des textes de même type dont le but est de décrire ou de raconter la vie de celui qui écrit, et des éloges, qui sont des discours de type expressif servant plutôt à exprimer des attitudes de l’auteur vis-à-vis de l’individu.  C’est ce but discursif qui fixe la dominante illocutoire du texte et qui conditionne par conséquent l’accomplissement des actes illocutoires de niveau supérieur que sont les descriptions, les présentations et les narrations.  La deuxième composante est le mode d’atteinte.  Dans le cas des formes les plus standard de la biographie, on retrouve des interventions qui signalent les moyens mis en œuvre pour atteindre le but discursif : les témoignages et les écrits (textes, journal, etc.) de l’individu ou de ceux qui l’ont connu, les archives publiques (photographies, articles, etc.) et les autres documents écrits (biographies, études, essais, etc.) constituent autant de moyens servant à atteindre le but discursif [13] .  Ainsi, la présentation des sources d’information que sont les témoignages et les photographies donnent souvent lieu à des inférences, des évaluations, des commentaires, qui sont autant d’actes auxiliaires concourant à l’atteinte du but discursif propre à la biographie.  Les conditions thématiques de la biographie sont relatives : des thèmes peuvent être jugés pertinents pour décrire la vie de l’un sans l’être pour celle d’un autre ; ils sont fonction du but visé par les auteurs et des attentes des lecteurs [14] .  Néanmoins, toute biographie comporte des points de passage obligés, nommés « biographèmes » (Madélénat, 1984), tels que les dates et lieux de naissance et de résidence ainsi que la situation sociale et familiale de l’individu.  En ce sens, elles imposent aux biographies des conditions particulières sur le contenu propositionnel : on ne saurait décrire certains aspects de la vie d’un individu sans s’y référer à plusieurs reprises et lui prédiquer des attributs (propriétés et relations) par l’accomplissement d’actes illocutoires pourvus d’une force assertive [15] .  Les conditions préparatoires d’arrière-plan déterminent quant à elles un ensemble de présuppositions.  Lorsqu’on produit ou lit une biographie, on tient pour acquis notamment que l’individu dont il est question vit ou a vécu.  Enfin, les conditions de sincérité déterminent un faisceau d’attitudes adoptées au cours de l’activité et qui sont imposées par l’ensemble des composantes.  Si l’auteur est sincère, on est en droit de s’attendre à ce qu’il exprime sa croyance en l’authenticité et la validité des moyens utilisés pour atteindre son but discursif (mode d’atteinte), sa conviction en la pertinence des thèmes abordés relativement aux aspects de l’individu qu’il cherche à décrire (conditions thématiques) et sa croyance en l’existence de cet individu (conditions préparatoires d’arrière-plan). 

Pareilles composantes confèrent une forme logique à la biographie en vertu de laquelle on peut la reconnaître et la différencier des autres formes discursives.  En guise d’illustration, on peut faire valoir que la biographie est un type particulier de récit qui prend forme en y ajoutant un nombre fini de composantes.  En effet, le récit a un but discursif interne qui est de raconter une histoire, mais il n’a pas de mode d’atteinte particulier de ce but, des conditions thématiques, préparatoires et de sincérité générales qui sont déterminées par le but discursif.  L’ensemble de ces composantes infléchit nécessairement la configuration des discours de même type en plus de leur conférer des conditions spécifiques de succès [16] .  Quant à la fiction, elle peut épouser en principe n’importe quelle forme discursive : le récit, les mémoires, l’article scientifique, le bulletin de nouvelles, les lamentations, etc.  Une biographie fictionnelle ne saurait donc se distinguer des autres types d’activités fictionnelles qu’en étant constituée d’une série d’interventions, d’actes illocutoires, de référence et de prédication qui concourent, sous le mode de la feinte ludique, à l’atteinte du but propre de la biographie.  En ce sens,  la pratique fictionnelle de la biographie est un jeu de langage plus contraignant que la plupart des activités fictionnelles épousant la forme du récit ou du roman [17] .  Au même titre cette fois que l’ensemble des récits de fiction, elle requiert des conventions pragmatiques pour se déployer de bon droit dans le paradigme de l’horizontalité et éviter conséquemment de passer pour ce qu’elle n’est pas :

Toute conception de la fiction qui se borne à la définir en termes de semblant, de simulacre, est donc dans l’incapacité de rendre compte de la différence fondamentale qu’il y a entre mentir et inventer une fable, entre usurper l’identité d’une autre personne et incarner un personnage, entre trafiquer une photographie de presse et élaborer un photomontage, entre créer des villages potemkiniens et peindre un décor théâtral en trompe-l’œil, bref, entre la feintise manipulatrice et la « feintise partagée ».  (Schaeffer, 1999 : 102)

Renoncer aux conventions extra-linguistiques qui rendent possible l’exécution d’actes illocutoires feints sans intention de tromper ne nous conduit-il pas finalement à interpréter toute énonciation défectueuse (mensonges, erreurs, délires) comme des énonciations fictionnelles [18]  ?  Accorder à la biographie fictionnelle la prétention de décrire une réalité extérieure au texte, n’est-ce pas la soumettre par ailleurs à une « épreuve de vérification » (Lejeune) à laquelle elle risque d’échouer ? 

En définitive, il existe bien des similitudes entre la notion de genre en littérature et celle d’actes illocutoires.  S’il est vrai qu’« a priori il n’est sans doute pas plus difficile (ni plus facile) d’identifier un sonnet et de le distinguer d’une épopée que d’identifier une promesse et de la distinguer d’une menace » (Schaeffer, 1989 : 8), c’est sans doute parce que nous disposons d’une compétence discursive nous permettant de statuer sur leur identité générique.  On peut regrouper par exemple un vaste répertoire de textes dans la catégorie générique « roman » dans la mesure où l’on reconnaît qu’ils sont investis d’une même intention de communication, à savoir raconter une histoire sous le mode ludique [19] .  On peut regrouper des pratiques biographiques et les distinguer par conséquent des prières, des propagandes et des cérémonies de mariage, car on reconnaît qu’ils ont fonction de relater la vie d’un individu : c’est ce qu’il convient d’appeler un effet d’« entendement illocutoire » (Vanderveken).  Il ne saurait être question toutefois de tracer une frontière absolue entre un récit et une biographie.  C’est pourquoi il est difficile de déterminer si un instance fictionnelle mettant en scène un individu ayant réellement existé exemplifie les propriétés formelles de la biographie ou celles du récit traditionnel [20]

Par ailleurs, s’il est vrai qu’a priori il n’est pas moins simple (ni plus complexe) d’identifier un article journalistique et de le distinguer d’un roman-feuilleton que d’identifier une assertion littérale et sérieuse et la distinguer d’une assertion littérale et non sérieuse, c’est sans doute parce cette aptitude relève d’un savoir-faire pratique nous permettant de déterminer si les règles qui gouvernent l’accomplissement des actes illocutoires entrent ou non en application.  Rendre compte théoriquement de ce savoir-faire exercé dans la pratique quotidienne du langage est encore là une tâche fort complexe.

Une théorie se doit d’expliquer cette aptitude permettant de déterminer, sur la base de la signification des énoncés, si un texte a été produit ou non avec une intention fictionnelle [21] .  Les indices textuelles [22] susceptibles de désigner la présence d’une énonciation fictionnelle étant facultatifs - de sorte qu’un individu puisse produire une fiction sans y avoir recours - et non exclusifs - de sorte qu’un individu puisse produire un discours sérieux en y ayant recours æ, il reste encore aux philosophes du langage et aux théoriciens de la littérature à élucider cette aptitude singulière qui consiste à reconnaître la fiction [23]

Références bibliographiques

Cohn, Dorrit (2001), Le Propre de la fiction, Paris, Seuil.

Combe, Dominique (1992), Les Genres littéraires, Paris, Hachette.

Dion, Robert (2001), « Une Année amoureuse de Virginia Woolf, ou la fiction biographique multipliée », Littérature, 128, 26-45.

Genette, Gérard (1991), Fiction et Diction, Paris, Seuil.

Kerbrat-Orecchioni, Catherine (2001), Les Actes de langage dans le discours, Paris, Nathan.

Lejeune, Philippe (1975), Le Pacte autobiographique, Paris, Seuil.

Macdonald, Margaret, (1989), « Le Langage de la fiction », Poétique, 78, 219-235.

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Schaeffer, Jean-Marie (1985), Qu’est-ce qu’un genre littéraire ?, Paris, Seuil.

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[1] Cet article s’inscrit dans le prolongement des recherches sur la biographie fictive d’écrivain dirigées par Robert Dion et Frances Fortier et dans la foulée des investigations philosophiques sur la logique du discours et la pragmatique formelle du langage dirigées par Daniel Vanderveken.  Leurs projets de recherche sont soutenus par le CRSH.  Je tiens à remercier le Fonds de recherche la Société et la Culture du Québec qui a encouragé mes recherches sur la fiction. 

[2] Les auteurs de fiction ont investi diverses formes de discours traditionnellement référentiels tels que les mémoires (Mémoires d’Hadrien de M. Yourcenar), l’autobiographie (Le fils de S. Doubrovski), la biographie (Marbot. Eine Biographie de W. Hildesheimer) et l’essai (Les trois Rimbaud de D. Noguez).

[3] Selon Dion, la fluctuation terminologique n’est pas fortuite : la classe de textes « biographie fictive » n’existe en soi, mais elle est à construire théoriquement pour rendre compte d’une pratique littéraire en émergence.  Dans le cadre de leur projet de recherche, Dion et Fortier ont constitué un corpus contenant jusqu’ici plus de deux cents œuvres qui présentent la caractéristique d’avoir été produits sous le mode fictionnel et de porter sur des écrivains ayant déjà existé. Il est difficile de statuer sur leur identité générique dans la mesure où plusieurs d’entre elles ne possèdent aucune indication générique (Blesse, ronce, noir de C. Louis-Combet, Rimbaud, le fils de P. Michon et Le vagabond immobile. Robert Walser de M.-L. Audibertti).

[4] Dion et Fortier s’attachent à cerner la biographie fictive à partir d’une réflexion sur les transferts génériques conçus comme processus d’hybridation, de transposition et de différenciation.  Voir Dion (2001) pour une étude de la transposition générique à l’œuvre dans Une année amoureuse de Virginia Woolf de C. Duhon.

[5] Au sujet de l’imitation de l’autobiographie, Lejeune a maintenu qu’on « peut toujours faire semblant de rapporter, de publier l’autobiographie de quelqu’un qu’on cherche ainsi à faire passer pour réel ; tant que ce quelqu’un n’est pas l’auteur, seul responsable du livre, il n’y a rien de fait » (1975 : 27 ; l’auteur souligne).  Or l’autofiction, pratique littéraire exercée par Doubrovski et jugée contradictoire par Genette (1991), soulève précisément la question de savoir jusqu’à quel point une pratique littéraire peut subvertir l’horizon d’attente générique (Jauss).

[6] Combe cite en exemple les textes Dans le leurre du seuil d’Y. Bonnefoy,  En attendant Godot de S. Beckett et À la recherche du temps perdu de M. Proust pour soutenir que  « [l]a tripartition épique, lyrique, dramatique - et les genres historiques qui lui sont liés - semble parfaitement impropre à rendre compte de la plupart des grandes œuvres contemporaines » (1992 : 149).

[7] Pour éviter un type de contresens, Searle a pris soin de souligner que le terme « non sérieux » implique simplement que l’auteur d’une fiction n’endosse pas sérieusement les pensées qu’il exprime au cours de son activité. 

[8] Dans le cadre de la polémique qui l’a opposé à Derrida, Searle a fait le point concernant le terme controversé « parasitaire » utilisé par Austin pour décrire le statut de la fiction : « les acteurs ne pourraient pas, par exemple, faire des promesses au théâtre s’il n’y avait pas la possibilité de faire des promesses dans la vie réelle.  L’existence de la forme jouée de l’acte de langage dépend logiquement de la possibilité de l’acte de langage non jouée de la même manière que toute forme jouée de comportement dépend de formes non jouées de comportement ; c’est en ce sens que les formes jouées sont parasitaires des formes non jouées » (1991 : 18). 

[9] Voir les remarques de Searle (2001) et de Vanderveken (2001) au sujet des fondements de la logique des discours.

[10] On voit difficilement comment décrire exhaustivement l’articulation des unités de discours dans un texte littéraire considéré dans son entièreté.  Pour une analyse détaillée de ces unités dans un fragment des Liaisons dangereuses de C. de Laclot, voir Roulet (1991).

[11] Dans sa typologie, Vanderveken a regroupé les actes de types directif et engageant.  Dans un discours, a-t-il fait valoir, chaque individu peut occuper à tour de rôle la position de locuteur et d’allocutaire de sorte que l’engagement de l’un peut être conditionnelle ou entraîner l’engagement de l’autre.  Ainsi, les discours dont le but est délibératif (propagandes, sermons, annonces de publicité) servent autant à engager le locuteur qu’à tenter de faire agir l’allocutaire.

[12] Il va sans dire qu’aucune biographie ne saurait décrire exhaustivement la vie d’un individu.  Macdonald estime qu’il en va autrement des personnages de fiction : « Un personnage, comme tout autre élément purement fictionnel, se réduit à son rôle dans le récit.  Même la biographie la plus longue ne saurait décrire exhaustivement une personne humaine, mais ce que Jane Austen dit d’Emma Woodhouse la décrit exhaustivement » (1989 : 229).

[13] En pratique toutefois, ils sont parfois limités.  Lorsqu’il en est ainsi, le locuteur doit, pour atteindre son but discursif, se livrer alors à des activités inférentielles (induction, déduction), d’où la présence d’expressions modalisantes telles que « il est possible », « peut-être que », « sans aucun doute » dans certains discours biographiques. 

[14] Le genre de la biographique peut être subdivisé en différents sous-genres sur la base de considérations thématiques : biographies sentimentales, intellectuelles, critiques, etc.  

[15] L’éloge implique plutôt l’accomplissement d’actes illocutoires de type expressif.

[16] Vanderveken (1997, 2001) a souligné les difficultés à formuler une définition du succès en logique des discours.  Pour l’heure, il m’importe de mettre au jour les critères formelles en vertu desquels on peut cerner la biographie.  Je laisse donc en suspens la question de ses conditions de succès.

[17]  De ce point de vue, l’émergence d’énonciations fictionnelles se greffant sur des discours dont la forme logique est différente montre que la pratique fictionnelle se renouvelle. Faire comme si on relatait la vie d’un individu est un jeu de langage qui se distingue de celui consistant à faire comme si on racontait une histoire.

[18] L’article d’A. Sokal « Transgresser les frontières. Vers une herméneutique gravitationnelle de la gravitation quantique » publié dans la « sérieuse » revue Social Text est un cas patent d’interventions feintes accomplies sans l’invocation des conventions propres aux discours de la fiction.

[19] Il reste que le Non Fiction Novel et le New Journalism sont des genre du discours non fictionnels qui épousent les caractéristiques formelles du roman.  Au sujet des procédés d’emprunts formels dans la New Biography, voir Schabert (1982, 1990).

[20] Au sujet du régime de l’exemplification générique, on peut consulter le quatrième chapitre de Schaeffer (1989).

[21] Anne Reboul (1992) a maintenu qu’on ne peut pas expliquer cette aptitude à l’aide de la théorie des actes de discours.  Dans son article consacré à la fiction (1982), Searle n’a pas pris soin en effet de mettre au jour les mécanismes en vertu desquels le locuteur réussit à faire reconnaître son intention d’invoquer les conventions spécifiques à la fiction. 

[22] Parmi les indices textuels considérés comme marqueurs de fictionnalité (Cohn : 2001), on évoque souvent le discours indirect libre. 

[23] Genette a procédé à une étude comparative des récits fictionnels et factuels à l’aide des catégories narratologiques (voix, mode, temps) qu’il a conçues initialement pour l’étude des textes de fiction.  Il a conclu qu’il n’y a pas de distinction formelle significative entre eux.  Les remarques de Cohn (2001) et de Schaeffer (1999) au sujet de la biographie fictionnelle de W. Hildesheimer, Marbot. Eine Biographie, vont dans ce sens.  Schaeffer y a vu d’ailleurs un exemple d’énonciation non sérieuse ayant échoué à accéder au statut de fiction.   


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