Jean-Paul RIOPELLE, L'hommage à Rosa Luxemburg, 1992 (détail)[ * ]

Wittgenstein: De la philosophie comme thérapie linguistique à la poésie
(Wittgenstein: From philosophy as a “talking cure” to poetry)


Claude Savary

Résumé:

Wittgenstein déclarait que la philosophie devrait s’écrire comme de la composition poétique et il nous avoue qu’il aurait aimé être poète mais n’en avait pas été capable. Voilà la posture que nous voudrions tenter de reconstituer par l’examen de remarques, dans ses écrits, à propos de la philosophie et du langage. Au centre du propos, celui-ci conçu, non plus, à la manière du Tractatus, comme une représentation construite (« Bild ») et vérifiable du réel, mais comme ce dont l’aménagement est soudé à notre vie. Il en est alors une réverbération, un inéludable donné qui, comme notre vie, ne s’explique pas, ne peut se justifier. Et la philosophie ne théorise plus mais décrit, n’a pas de contenu mais s’apparente à l’activité artistique qui organise et structure une matière, qui est notre vie, notre relation au monde et notre langage. Une philosophie devenue descente en soi-même, qui a les airs d’une herméneutique, et qui pratique la réflexion. Nous assistons à un abandon de la pureté idéale de la logique pour opérer un rapprochement vers notre réelle condition, et dans les écrits du philosophe le langage est devenu l’objet d’une distillation, d’une purification. Dans son association constitutive à notre vie il est dorénavant ce qui nous enveloppe et nous dépasse, et est par le fait même un espace d’incertitude, de précarité, d’imprévisibilité et de balbutiement. Mettant en œuvre une critique de la « picture theory » du Tractatus, comme dans un laboratoire, les Investigations philosophiques, parmi d’autres textes, s’emploient à effectuer une thérapie de cette situation théorique, s’appliquent à faire valoir les particularités d’une langue ainsi ouvragée, faisant apparaître sa puissance incantatoire, sa relation aux émotions, les rapports entre la signification (« meaning » et « understanding ») et la subjectivité ainsi qu’avec la créativité, la spontanéité et le présent d’un être plus vivant que pensant. Au moyen d’un questionnnement ininterrompu Wittgenstein illustre comment le langage qui n’est plus envisagé du point de vue de ce qu’il exprime dans ses conditions abstraites, devient plus subtil dans l’usage où il passe de la mort à la vie. On y rencontre le rejet explicite d’un langage arrêté, de l’appesantissement sur les mots et sur leur sens, de l’importance de l’émetteur, pour s’ouvrir aux caractéristiques du langage en plein travail, aux transitions muettes entre les mots, et aux fonds du langage lui-même. C’est au moyen d’interrogations continuelles qu’une manière poétique de faire sert de matrice au discours philosophique.

Abstract:

Wittgenstein stated that philosophy ought to be written as a poetic composition and he confessed that he would have liked to be a poet but was not able to be one. Making use or remarks, in his writings, on philosophy and language, I will try to reconstitute this posture. Central to the subject, language was to be thenceforward conceived, not as a testable and constructed (“Bild”) representation of the world, as it was in the Tractatus, but as a an arrangement that is bound to our life. It then is a reverberation of that life, an ineludable given that, like our life, cannot be explained or justified. Philosophy no longer theorizes but describes, has no content and is akin to a creative art that organizes and structures a matter that is our life, our relation to the world and our language. It becomes, and is so in Wittgenstein’s writings after the Tractatus, a descent into oneself, taking the looks of hermeneutics and engaged in processes of reflection. The crystalline purity of logic is left aside and we are taken back to our fundamental condition, and in the writings of the philosopher language becomes an object of distillation, of purification. As a constituent of our life it then is what encompasses and surpasses us, and it is by this very fact an area of uncertainty, precariousness, unpredictability and stammering. The Philosophical Investigations, among other writings, bringing into play a reconsideration of the “picture theory” of the Tractatus, are devoted, as in a laboratory, to a therapy of that theoretical situation, and their author applies himself to emphazise the features of a language that has been thus finely worked, highlighting its incantatory power, its relation to emotions, the connections between meaning, understanding and subjectivity as well as with creativity, spontaneity and the awareness or presence (“praesentia”; “Anwesenheit”) to the world of a being that is more a living than a thinking being. What I will try to exemplify is how language becomes more subtle when it is considered in its use where it is given life. As we will see, there is an explicit rejection of a language that is still, of a fixed idea of the meanings of words, of the importance of the utterer, all of this being replaced by the features of a language in the thick of its working, by the silent transitions between the words, and by the groundsel of language itself. It is with such a continual questioning that a poetic style becomes a matrix for a transformed philosophical manner.

                  

Une remarque du début des années 1930 énonce qu’« en vérité la philosophie devrait être écrite seulement comme une composition poétique » (« …philosophy ought really to be written only as a poetic composition. ») [1] Pour contribuer à faire sens de cette indication mon examen portera sur le langage qui du début à la fin a été le sujet d’étude de Wittgenstein. Dans De la certitude [Dorénavant DLC] les « jeux de langage » et les « formes de vie » qui après le Tractatus sont devenus les thèmes de ses réflexions, seront décrits ainsi :« Le jeu de langage est pour ainsi dire quelque chose d’imprévisible. J’entends par là qu’il n’est pas fondé. Ni raisonnable.(Ni non plus non-raisonnable. Il est là — comme notre vie. » (§559); une « forme de vie » ne se justifie pas, « se trouve au-delà de l’opposition justifié/injustifié; donc pour ainsi dire comme quelque chose d’animal. » (Ibid., § 359) [2] Nous allons ainsi vers ce qui est au-dessous de la raison et du langage articulé. Ce qui est alors compris comme langage est plus primitif que ce qui a été trouvé— voir le Tractatus — dans ce jeu de langage particulier qu’est la logique. C’est l’inversion d’une thèse philosophique traditionnelle selon laquelle le langage est un produit de la rationalité. [3] Elle se retrouve dans les Investigations philosophiques, § 25; et c’est encore pour nier la thèse traditionnelle et pour nier la recherche d’un fondement dans une explication. Cela affirme: « It is sometimes said that animals do not talk because they lack the mental capacity. And this means: “they do not think, and that is why they do not talk.” » Au même endroit l’A. se détourne d’un discours philosophique théorique, explicatif, et pratique un discours philosophique descriptif : « But — they simply do not talk. Or to put it better: they do not use language — if we except the most primitive forms of language. » Et voici le langage ramené au niveau de l’ensemble d’une forme de vie, et à un niveau qui se confond avec ce qu’il y a de plus primitif: « Commanding, questioning, recounting, chatting, are as much a part of our natural history as walking, eating, drinking, playing. » (Ibid.)  Le langage ainsi conçu est devenu le matériau de sa philosophie. On peut aussi commencer à se demander si de telles conceptions n’imprimeront pas un style à cette philosophie.

Il aura donc d’abord trempé dans une conception selon laquelle au moyen du langage on représente la réalité, celle de la « picture theory», ou, selon selon Janik & Toulmin 1973, p. 183, qui interprètent alors le terme allemand « Bilder », celle d’une « deliberately constructed verbal representation », et se sera ensuite plongé dans la conception pour laquelle le langage est à comprendre à partir de notre milieu de vie que par ailleurs il établit et fonde (v. DLC, § 559 déjà cité). Un « jeu de langage » est à identifier et à incorporer à une « forme de vie » (« Lebensform »), ainsi que nous l’apprenons en Invest., § 19: « …to imagine a language means to imagine a form of life », et cette dernière sera comprise comme l’usage, la pratique, l’action, et ce nom est celui du fondement que l’on rencontre lorsque l’on cherche une explication. Par exemple, selon DLC, § 204;« …justifier, cela connaît un terme; mais le terme, ce n’est pas que certaines propositions nous apparaissent à l’évidence comme vraies immédiatement, donc ce n’est pas de notre part une sorte de voir; le terme,  c’est notre action qui se trouve à la base du jeu de langage. » Voilà ce qui permet de penser qu’après le Tractatus nous allons aussi bien au-dessous qu’au-delà du langage.

La question à examiner est embarrassante car le lien qui est proclamé entre le philosophique et le poétique semble résulter d’une sorte d’évidence et de révélation, et n’est jamais explicité, et tout cela demeure quelque peu sibyllin. Pour m’avancer vers une clarification je commencerai par un examen de passages des Investigations où l’auteur traite de la philosophie comme d’une activité à reformer, ou mieux, à transformer radicalement. À ce propos on va retrouver l’opposition entre le langage comme représentation (« picture ») et le langage comme usage. Ainsi cette remarque qui semble dire qu’avec la première conception nous étions retenu-e-s prisonnier-e-s, à l’écart de quelque chose — « A picture held us captive — », et que nous ne parvenions pas à l’autre conception qui nous faisait voir l’extérieur, et ce qui nous retenait était une fixation dans notre langage: « …we  could not get outside it, for it lay in our language and language seemed to repeat  it to us inexorably. » (§ 115) (Et le numéro qui fait suite parle des « philosophers » qui ont cette conception représentationnelle du langage, et le § 117 évoque l’autre origine du sens, l’usage, disant « in what special circumstances this sentence is actually used. » En Invest. § 413 est notée à propos de William James la fixation sur un objet présumément visé par le mot « self » alors qu’il s’agirait en réalité de l’état mental du philosophe (« the state of a philosopher’s attention when he says the word “self” to himself… ») Ce qui paraît être voulu dans ces passages c’est de contester que le langage fonctionne parce qu’il y a de telles représentations ou images mentales dans l’esprit des gens, et de soutenir que c’est plutôt par « l’usage que l’on en fait (de la « désignation et prononciation ») au cours des communications verbales. [4] » Encastrées dans ces réflexions apparaissent des indications révélatrices de sa sensibilité philosophique et ce que pourra être un rapprochement avec la « composition poétique ». Dans les parages de ce que nous venons de rencontrer, le § 116 reformule l’opposition : il y a les « philosophers » qui essaient de saisir l’« essence » de la « chose », et ceux qui comme lui résistent et suggèrent qu’on doit plutôt se demander si dans leur propos le mot est « vraiment ainsi utilisé dans le jeu de langage qui est son habitat originel » (« its original home »); et il est aussi soutenu que cette opposition en est une entre du transport dans la métaphysique et « l’usage quotidien »; et plus bas le § 118 comporte de la description du travail qu’on doit comprendre comme un travail philosophique qui est réalisé au moyen de ces réflexions; il est demandé d’où son questionnement à lui peut bien tirer son importance puisqu’il semble détruire « ce qui est grand et important. » La réponse : ce qui est détruit ce sont des châteaux de cartes et ce qui s’accomplit c’est un éclaircissement du territoire ou fond du langage sur lequel ils se tiennent (« clearing up the ground of language on which they stand. ») Ce qui est ainsi décrit c’est l’activité philosophique, et le § 119 nous apprend à son tour des choses à propos de la philosophie, approchée ici positivement: ses résultats sont la découverte d’absurdités et d’irrégularités ou heurts [« bumps »; « bruises », des meurtrissures dans la traduction antérieure] que la compréhension a accumulées en se frappant la tête.

Dans une autre description du travail sur le langage Wittgenstein avance qu’une expression verbale est plus à entendre comme un substitut pour une sensation que comme une description de la sensation: un-e enfant s’est blessé-e (sensation) et a pleuré, et on a parlé de « douleur »; ce mot, dit-il, ne signifie pas la chose douleur mais il remplace les pleurs, il ne décrit pas une chose (Invest., § 244). Il veut détacher les expressions verbales (mot, phrases, etc.) de leurs relations à des choses, de leur statut de propositions à vérifier, pour les saisir et les replacer dans une forme de vie, dans un usage, dans une expression de la vie. Comme cela se réalise en voyageant dans le langage, en explorant ses structures, en interrogeant ses ressorts, en revenant sur des actes de langage, en en produisant des exemplaires pour faire voir des obstacles et le nettoyer pour parvenir à des clarifications, on y voit une activité à rapprocher d’une « talking cure. » [5] Et, dans le cas que nous venons de décrire, l’expression verbale n’est pas ce qui rend la sensation « dicible ». Le langage n’est pas compris comme une description d’un monde de faits mais comme l’expression d’un monde de sentiments, et ce qui reçoit le nom d’usage est en dernière analyse ce qui est soudé à la vie: « La signification, demandait-il, est-elle alors seulement l’usage du mot? N’est-ce pas la manière qu’a cet usage d’être connecté à notre vie? Son usage n’est-il pas une partie de notre vie? » (Grammaire philosophique, § 29) Malcolm explicitait ainsi ce que Wittgenstein entendait par une « forme de vie »: « The gestures, facial expressions, words, and activities [and why not also sensations and feelings] that constitute pitying and comforting a person or a dog are, I think, a good example of what Wittgenstein means by a “form of life” [6] . » Dans cette description le mot n’est qu’un item qui est tout bonnement mentionné parmi d’autres qui comprennent les sentiments, les gestes, etc.

Le travail consacré à la clarification de notre langage comporte parfois un trait qui le situe dans le voisinage de la magie. Comme ici, par exemple:

Philosophical problems can be compared to locks on safes, which can be opened by dialing a certain word or number, so that no force can open the door until just this word has been hit upon, and once it is hit upon any child can open it,…and if it is hit upon, no effort at all is necessary  to open the door… [7]

C’est comme si on avait trouvé par divination une formule incantatoire, une sorte de « Sésame, ouvre-toi ».  Nous reviendrons là-dessus. Dans ces cas les mots et expressions sont fondus dans un ensemble d’émotions, de pratiques et d’actions qui constituent notre forme de vie, et qui ne peuvent pas être contenues seulement dans le langage. On se met à soupçonner que les mots eux-mêmes importent peu, que leur sens ne vient pas vraiment d’eux mais d’un arrière-fond (« Hintergrund ») qui demeure inexprimable, et auquel on ne peut avoir accès, encore ici, en insistant sur les mots eux-mêmes ou en faisant des efforts pour y parvenir ou en misant sur notre propre importance [8] .

Revenons à ces descriptions qui concernent le statut du mot. Ici on invente une expression dans un jeu de langage pour faire constater à quel point la théorie de la représentation introduit de la confusion. Il est montré que pour ce qui est imaginé dans un jeu de langage on ne peut appliquer une interprétation littérale: ainsi pour la phrase « Une rose est rouge dans la noirceur aussi » (Invest., § 514) Et § 515 est typique de ces remarques dont la fonction serait de nous libérer de la « picture theory » [9] . Cela dit:

Two pictures of a rose in the dark. One is quite black; for the rose is invisible. In the other, it is painted in full detail and surrounded by black. Is one of them right, the other wrong? Don’t we talk of a white rose in the dark? And don’t we say for all that that they can’t be distinguished  in the dark?

La représentation que nous pouvons avoir de ce qu’est une rose rouge dans le noir présente un problème; il nous faut éliminer la rose ou la noirceur. La conclusion est qu’une image mentale est grossièrement inexacte, et qu’on ne peut soutenir que le langage ne fasse que cela, exprimer des pensées — des énoncés vérifiables —, comme la chose est affirmée, pour être ensuite niée, au moyen d’un exemple, dans cette formule construite comme une prétérition :« “The purpose of language is to express thoughts.” » — So presumably the purpose of every sentence is to express a thought. Then what thought is expressed, for example, by the sentence “It’s raining” »? (Invest., § 501)

Résumons ce qui résulte de ce qui précède des points de vue du genre de travail qui est ainsi accompli et du type de philosophie que cela peut entraîner. Un auteur imagine des phrases qui sont des possibilités grammaticales, les « similes » ou comparaisons mises en parallèles avec ou rapprochées des faits linguistiques. C’est formé pour interroger et examiner des énoncés, pour s’affranchir de fixations. La finalité c’est de s’émanciper de ce qu’il y a de réifiant dans le langage et de le rendre souple et subtil, pour amplifier la perspicacité, la saisie des nuances. Les phrases imaginées réalisent cela en faisant voir les situations intermédiaires sans lesquelles les mots engendrent des fixations, de la rigidité. [10] La notion de connexion — ou de continuité — entre les mots invite à rechercher la transition qui éloigne de la relation mot-objet pour la remplacer par une saisie globale et synthétique interne au langage. Comme le dit cette note: « …ce n’est pas à l’exactitude que je tends, mais à une vue synoptique. » (Fiches [Wittgenstein 1970], § 464)  L’activité philosophique n’as pas alors de contenu — de contenu empirique —; il s’agit d’une attitude, d’une manière de voir, « the way we look at things. » (Invest., § 122) Si on développe cette manière de voir, en d’autres mots si on engendre une vision clarifiée et si on l’applique à une matière, cela devient de l’art et une partie du procès peut être rapprochée de la quête du poète qui remue la langue et cisèle ses phrases pour découvrir l’expression correcte. Il y a également pour la philosophie une découverte qui met fin à la philosophie qui n’est plus alors « tormented by questions which bring itself in question. »  (Invest., § 133) Il y a découverte des « bumps » ou meurtrissures, évoquée plus haut (donc, Ibid., § 119), et découverte de la méthode même, découverte « that gives philosophy peace » (Ibid., § 133; de 125 à 133 sont ici pertinents). C’est comme si la philosophie se réalisait et disparaissait dans l’art, après une recherche du langage selon son origine et son rapport à notre vie. En outre, les problèmes qu’il essaie de circonscrire sont propres à un langage qui est arrêté (« like an engine idling ») et ce n’est pas celui qui travaille (« not when it is doing work. » [Ibid., § 133]. Là encore est visée une fixité du langage, une fixité de la relation mot-chose, et la séparation tranchée — pas de transition — entre les mots. Il y a là une façon de concevoir l’exercice du langage et elle concerne notamment le fait de s’arrêter ou s’appesantir les mots et sur leurs significations. [11] Donc, on trouve avec plus de détails ce que nous avons présenté plus haut, à savoir qu’il y a une entreprise de clarification du langage, « clearing the ground of language ». Dans cette conception une question philosophique est une problème — une maladie — dans le langage et de ce fait « le traitement philosophique d’une question est comme le traitement d’une maladie » (Invest., § 255) À mon sens nous trouvons un approfondissement du langage qui chez Wittgenstein est contemporain d’une descente en lui-même opérée dans une exploration d’un fond qui est aussi bien celui du langage que de la vie et du monde. C’est que, comme il le dit,  la « pureté cristalline de la logique » nous place sur une surface glacée « où il n’y a pas de friction », où les conditions sont tellement idéales qu’on « ne peut plus marcher ». Mais « on veut marcher », et alors il nous faut revenir « au sol rugueux » pour retrouver la friction [12] !

Que pourrons-nous dire par ailleurs des relations entre la philosophie, la poésie et la vie? Il est par exemple souvent question d’utiliser, pour décrire le fonctionnement du langage, la notion de « signification » et de l’opposer à celle de « causalité ». Il semble que cela soit identique à l’opposition entre l’explication par des raisons et l’explication par des causes, et que cela suppose aussi que toutes nos activités linguistiques soient à rapporter à leur arrière-plan subjectif et herméneutique et qu’elles soient donc à interpréter comme des actes de compréhension (« understanding ») relevant d’une sorte de cogito pré-réflexif. Comme ici: « The strict and clear rules of the logical structure of propositions appear to us as something in the background — hidden in the medium of the understanding. I already see them (even though throught a medium) : for I understand the propositionnal sign, I use it to say something ». (Ibid., § 102) On trouve encore le repli vers le mot, dans son rapport à un arrière-plan, dans une excursion qui est inaugurée par une explicitation de ce terme « understanding », dans laquelle la description de la marche du langage sera illustrée à partir du poème comme exemplaire: « We speak of understanding a sentence in the sense in which it can be replaced by another which says the same;… » (Ibid., § 531) C’est ici l’idée — « thought » — qui est sur le devant de la scène, mais dans ce qui suit, pour indiquer ce qui importe, vient la phrase ou le mot : « …but also in the sense in which it cannot be replaced by any other. (Any more than one musical theme can be replaced by another.) » Une telle phrase — « sentence » —, qu’aucune autre ne peut remplacer, est donc dans ce cas conçue comme un thème musical, et dans la suite du même aphorisme, comme un poème : « …in the other (in the same sentence) something that is expressed only by these words in these positions. (Understanding a poem). » Ce qui compte alors c’est le mot, ce qui y adhère, sa place dans la phrase, une mélodie, une émotion transmise, comprise. Là-dessus l’interrogation est poursuivie à la § 533; interrogation, sur et à propos du deuxième cas, l’explication de ce qu’est la signification, la transmission de la signification: « …in the second case how can one explain the expression, transmit one’s comprehension? Ask yourself: How does one lead anyone to comprehension of a poem or a theme? The answer to this tells us how meaning is explained here. » Les réponses aux questions, les explications, comme c’est bien souvent le cas chez Wittgenstein, sont aussi peu visibles que ne l’est le sens du poème ou du thème. À l’évidence, le poétique, pour lui, c’est ce qui meut la sensibilité profonde, et cela dépend plus de ce qui se manifeste (v. le « Mystische » de Tractatus 6.522) et est particulier, que ce qui peut se dire et est général. C’est comme on l’entend ici:

Les paroles du poète ont le pouvoir de nous toucher jusqu’à la moelle. La cause en est liée naturellement à l’usage de ces paroles dans notre vie. Et cela tient aussi à ce que, conformément à cet usage, nous laissons nos pensées vagabonder ça et là dans le domaine familier des mots. (Fiches, § 155)

Ce qui peut nous « toucher jusqu’à la moelle », cela décrit plus ce qui se montre que ce qu’on peut dire. Ce à quoi la poésie nous ouvre et qui est appelé « notre vie » n’est pas à entendre comme ce qui est décrit ou théorisé par la psychologie [13] ou la sociologie. Non plus la sensibilité dont il est question. Et l’usage n’est pas ici non plus statique et structuré : il s’agit de ces pensées que « nous laissons vagabonder ça et là dans le domaine familier des mots »; et encore, et ça non plus ne relève pas de l’explication par des normes, il y a là de la spontanéité, de la soudaineté, et une présence qui est plus le fait de l’être vivant que de l’être pensant, comme c’est exprimé un peu plus loin :« Si soudain un thème, une tournure nous disent quelque chose, nous n’avons pas besoin d’être capable de nous l’expliquer. C’est soudain ce geste-aussi qui nous est accessible. » (Ibid., §158; les caractères gras sont mon fait) On pourra penser que la théorie représentationnelle ou « picture theory » du langage a été remplacée par une conception intersubjective et qu’une forme de vie, ce qui est associé à un jeu de langage, décrit une forme de communitas. C’est peut-être parfois le cas mais on doit comprendre que dans  le contexte qui est maintenant décrit Wittgenstein prend pour cible le langage à un niveau plus profond, plus prégnant, disant « La musique qui nous parle. N’oublions pas qu’un poème, quand bien même composé dans le langage de la communication, n’est pas utilisé dans le jeu de langage de la communication. » (Ibid., § 160)

Wittgenstein pratique une descente en lui-même, comme une introspection, et les Investigations philosophiques sont construites comme un ensemble de labyrinthes dans lesquels on circule et sont dessinés des alambics — notamment les « similes » — dans lesquels le langage est soumis à une distillation. Les questions qui sont là il les pose d’abord pour lui-même, et les réflexions qu’il fait il les fait d’abord pour lui-même. Questions et réflexions qui deviennent une relation au monde. On peut voir la distillation comme un processus pour isoler ce qu’il y a de plus subtil et de pénétrant (mais de moins visible et exprimable) dans la parole, et les Investigations comme une pratique des conditions pour y accéder. Très souvent il s’agit de se détourner de l’abstrait pour aller au concret et réaliser une présence. Nous avons pu le voir plus haut, l’abstraction est conçue comme de la justification, de l’explication, des propositions à vérifier. Un passage des Fiches ( § 170), qui fait suite à quelques-uns que j’ai rapportés plus haut (§ 155, 158, 160) est à cet égard éloquent :

…Un poème cause en nous une impression à la lecture. « En le lisant, ressentez-vous la même chose que lorsque vous lisez un texte indifférent? » — (…) Je dirai peut-être: « Bien sûr que non » — ce qui en dit autant que ce poème me touche et l’autre texte non.

   « J’éprouve dans ce cas l’expérience interne de quelque chose d’autre. » — Et de quel ordre? Je ne puis rien réponde de satisfaisant. Ce que j’indique n’est pas ce qu’il y a de plus important. —

Il y référence au concret, à l’expérience, dans la mention de l’« impression » et de la « lecture », et du singulier dans « ce poème » (l’italique est de l’auteur). Ensuite la mention de « l’expérience interne » renvoie à un état du sujet, et ce qui vient après signale une caractéristique importante, à savoir que la verbalisation ou le dire — i.e. le fait d’être exprimable — n’importe pas. La suite comporte le renvoi au concret en insistant sur la temporalité et cela introduit encore plus de présence: « “Mais n’avez-vous pas eu de plaisir en le lisant?” — Certes — car la réponse contraire serait que j’y aurais eu du plaisir plus tôt ou plus tard, ce que je ne veux pas dire. » Ce qui survient parfois en lisant Wittgenstein c’est le sentiment qu’il consent à parler du langage mais c’est sans qu’il soit question de ce que le langage dit ou peut dire. Ce qui l’intéresse c’est ce qui par lui se montre et cela doit demeurer caché, latent, et ne peut que le demeurer. C’était d’ailleurs ce qui se trouvait dit dans sa lettre à Ficker à propos du Tractatus, et cela est aussi impliqué dans son concept de « forme de vie » et dans sa retraite vers « l’action ». Ce qu’on peut encore lire dans ce texte du § 170 des Fiches:

Soit, mais vous vous souvenez bien de sensations ou de représentations que vous avez eues en lisant, qui aient été liées au plaisir, à l’impression que vous avez éprouvés. — mais elles ne tenaient leurs capacités de signification que du contexte qui était le leur : de la lecture du poème, de ma connaissance de la langue, du rythme et d’innombrables associations.

L’important ce n’est pas ce que disent les mots ou expressions mais la situation sensible et concrète. Mais ce n’est pas tout: il y a  toujours autre chose que ce que les mots signifient ouvertement. De l’« inexprimable ». On le voit, par exemple, dans ce fait qu’il y a un abîme, un vide, entre le mot et ses effets, abîme qui est comblé non par des mots mais par l’acte de compréhension (« understanding »): « There is a gulf between an order and its execution. It has to be filled by the act of understanding. » « Only in the act of understanding is it meant that we are to do THIS. The order — why, that is nothing but sounds, ink-marks. — » (Invest., § 431) Le sens, le meaning, ne vient pas des mots, en est indépendant. En effet, décrivant d’une autre manière l’expérience — le concret — auquel nous renvoyait ci-haut les passages des Fiches, Invest. §432 dit; « Every sign by itself seems dead. What gives it life? In use it is alive… » Donc, l’expérience. Ici — et plus ou moins continuellement — ce qui plus haut pouvait être compris dans un passage décrivant « Les paroles du poète », disant qu’il nous touchait « jusqu’à la moelle » à cause de son rapport à « notre vie » paraît être de plus en plus applicable à tout langage.

Parti d’une considération du monde comme « totality of facts » (Tractatus, § 1.11) et du langage comme « picture » ou « Bild » des faits du monde (« We picture facts to ourselves » (Ibid. § 2.1), et donc des sujets humains comme des engins représentants le monde, le philosophe en est venu à traiter le langage comme une réverbération de notre vie. Ce rapport à notre vie demeure énigmatique. Mais on voit que l’on passe d’une relation à ce qu’on construit à une relation à ce qui est donné, et donné dans et avec le langage. Celui-ci est alors ce qui nous constitue, il nous contient, il nous enveloppe et nous dépasse. C’est ainsi que nous sommes toujours dans l’incertitude, la précarité, l’« imprévisible » dont parle DLC § 559 que je citais au début, bien qu’il y ait quelque chose qui se manifeste pour nous : ainsi, par exemple, dira-t-il, « …the form of expression we use seems to have been designed for a God, who knows what we cannot know : he sees the whole (…) and he sees into human consciousness. For us, of course these forms of expression are like pontificals which we may put on, but cannot do much with, since we lack the effective power that would give these vestments meaning and purpose. » Et la suite du texte décrit notre situation réelle qui ressemble à un cheminement dans un labyrinthe: « In the actual use of expressions we make detours, we go by side-roads. We see the straight highway before us, but of course we cannot use it because it is permanently closed. » (Invest. § 426)

Revenons un peu à cet abîme dont nous parlions plus haut (sur Invest. § 431-432). Un abîme entre un mot et ses effets, et d’un « act of understanding » pour traverser l’abîme, et de l’usage qui d’un signe mort fait un signe vivant. Ensuite § 433 revient à cet abîme pour encore tenter de dépeindre ce qui va le combler. On veut faire effectuer un certain mouvement. On fait le mouvement mais pour Wittgenstein on ne voit pas pourquoi le sujet comprend ou sait ce que signifient les signes qu’on lui fournit. Et le passage de la mort à la vie pour le signe ne se réalise pas facilement, car le sujet fait de nouveaux signes, se montre du doigt et montre ensuite son interlocuteur, fait des gestes pour l’encourager, etc. C’est donc comme si, croit Wittgenstein, l’ordre en question devenaient embarrassée, bafouillait (« were beginning to stammer… »); en fait, au moyen des signes et des gestes, d’une manière bien mal assurée, incertaine, instable, précaire, il y a un essai pour produire la compréhension : « As if the signs were precariously trying to produce understanding in us. » (§ 434) N’avons-nous pas ici encore une description de ce territoire où s’enchevêtrent  l’« explicable » (l’exprimable du Tractatus), ce qui peut être mis en mots (« aussprechen »), et, comme une antithèse, « Dies zeight sich » de Tractatus 6.522, ce qui se montre — ces choses qui se montrent,  ce qui est manifeste, ce qui est vu? Ne s’agit-il pas aussi du contraste entre  ce qui est construit et fabriqué par nous, la « deliberately constructed verbal representation » (v. « Bilder »), et un indépassable donné, comme ce jeu de langage dont il est dit dans De la certitude « qu’il n’est pas fondé. Ni raisonnable ». Qu’« Il est là comme notre vie »(Je souligne)? Un donné est là et ne vient pas de nous, et pour nous donc est marqué par l’imprévisibilité, la précarité, et d’autres traits du langage exposés par Wittgenstein. Il me semble qu’on retrouve cela dans ce qu’il réfléchit à propos de son propre travail philosophique lorsqu’il dit :« Is what  I am doing really worth the effort? Yes but only if a light shines on it from above. » (Wittgenstein 1980, p. 57) Cette idée, qui est aussi à rapprocher de celle de magie que nous avons déjà rencontrée, est très explicite et le lien avec la poésie se fait directement lorsqu’un dans un autre passage, pour décrire le tempérament poétique, il affirme que ses propres pensées ne luisent pas par elles-mêmes et que ce qui leur donne leur éclat c’est une lumière qui vient de derrière elles. (Ibid. p. 66)

On aura pu constater par beaucoup exemples que nous avons une conception du langage qui est très voisine de ce qu’on peut penser du langage poétique. Mais bien peu de choses sur ce que serait effectivement un discours philosophique écrit poétiquement. Cela peut s’expliquer si on se souvient que cet auteur répétait sans cesse qu’il rencontrait moultes difficultés, embarras et contrariétés dans l’organisation et l’expression de ses idées. Et qu’il aurait bien aimé être capable de ce dont il n’était pas capable. C’est effectivement ce que révèle la suite du texte que je citais au début. Ce que nous apprenons alors c’est que la philosophie devrait s’écrire comme de la composition poétique mais qu’en écrivant cela il s’exhibait comme quelqu’un qui ne peut pas faire ce qu’il aimerai bien pouvoir faire: « For I was revealing myself as someone who cannot quite do what he would like to be able to do. » (Wittgenstein 1980, p. 24) Peut-être avons-nous là une manifestation de la frustration sentie par l’artiste qui ne parvient pas à créer des formes parfaites? Peut-être aussi celle de l’incapacité de formuler des réponses à de pressantes interrogations avec le sentiment que d’autres y parvenaient, comme l’admettait Freud, un de ses grands contemporains, en se mesurant à Goethe:

…il est bien permis, disait-il, de pousser un soupir quand on s’aperçoit qu’il est ainsi donné à certains hommes de faire surgir, véritablement, sans aucune peine, les connaissances les plus profondes du tourbillon de  leurs propres sentiments, alors que nous autres, pour y parvenir, devons nous frayer la voie en tâtonnant sans relâche au milieu de la plus cruelle incertitude [14] .

Si on estime que tout cela nous entraîne indûment vers du romantisme, on peut poursuivre en méditant sur ce passage que l’on trouve aussi dans Wittgenstein 1980 (p. 34) :

Longfellow

In the elder days of art

Builders wrought with greatest care

Each minute and unseen part,

For the gods are everywhere.

(This could serve me as a motto) [15] .


[1] Dans Wittgenstein 1980 (voir à la fin pour des références complètes).

[2] La même idée se retrouve dans les Investigations philosophiques (Dorénavant Invest.), § 324 ss. Voir Wittgenstein 1963 [1921].

[3] V. De la certitude, § 475 :«Je veux considérer ici l’homme comme animal; comme un être primitif auquel on accorde certes l’instinct mais non le raisonnement. (…) Le langage n’est pas issu d’un raisonnement.»

[4]   V, là-dessus Monk 1990, p. 345, et notamment Wittgenstein 1965, pp. 163 et suiv. (p. 166 pour le passage cité). Invest. § 25 («they do not think») invoqué plus haut me semble aussi contester cette conception.

[5]   On a facilement rapprochée de la thérapie la philosophie pratiquée par Wittgenstein. Elle l’est par lui-même. J’ignore si on a déjà fait le rapprochement avec la perspective selon laquelle il s’agit d’une «talking cure». Cette dénomination  pour la thérapie psychanalytique a été formulée par une patiente de Breuer et Freud, Anna O. Elle la comparaît aussi à du ramonage de cheminée («chimney-sweeping»). Et plus loin dans le présent essai je décrirai le traitement wittgensteinien comme de la distillation. Ces trois appellations conçoivent l’opération comme de la purification, du nettoyage et de la clarification du langage.

[6]   N. Malcolm, «Wittgenstein’s Philosophical Investigations», in K. Fann 1967, pp. 202-203. Cette référence et celle qui renvoie à la Grammaire philosophique se trouvent dans le très utile commentaire de Hallett (Hallett 1977) pour la § 19.

[7]   Je tire ce passage des sections du «Big type script» publiées dans Ludwig Wittgenstein. Philosophical Occasions 1912-1951 (James Clagge & Alfred Nordmann [Eds.], Hackett Publishing Company, 1993, p. 175. (Même idée dans Wittgenstein 1980, p. 11).

[8] Que le sens dépende d’un arrière-fond plus que des mots, cela je le trouve dans cet aphorisme :«Perhaps what is inexpressible (…) is the background against which whatever I could express has its meaning.» (P. 16 de Wittgenstein 1980). Il lui arrive de décrire des circonstances où existent des conditions dans lesquelles les mots importent vraiment peu, et où il tente de se supprimer lui-même comme émetteur. Voir son commentaire sur un poème de Ludwig Uhland dans Monk, 1990, p. 151 :«And this is how it is : if only you do not try to utter what is unutterable then nothing gets lost. But the unutterable will be — unutturably — contained in what has been uttered!»; et voir sa remarque sur Tolstoï dans les Mémoires de Malcolm (p. 38) :«…when Tolstoy just tells a story he impresses me infinitely more than when he addresses  the reader. When he turns his back to the reader  then he seems to me most impressive. (…) It seems to me his philosophy is most true when it’s latent in the story.» «When he turns his back…»; c’est ce qu’il fera lui-même à l’occasion d’une des premières rencontres avec des membres du Cercle de Vienne, lisant des poèmes de Tagore :«…usually with his back to the audience.» (dans Waismann, Ludwig Wittgenstein and the Vienna Circle, Oxford, Blackwell, 1979, p. 15; mon insistance).

[9]   «therapy for representationalism»  dans Hallett 1977, p. 522.

[10]   Comme dans ces remarques : «A perspicuous representation produces just that understanding which consists in “seeing connexions” . Hence the importance of finding and inventing intermediate cases»; et «The concept of perspicuous representations is of fundamental significance for us.» (Invest., § 122)

[11]   Je ne peux pas résister à l’envie de citer ici un peu de Valéry qu’on pourra utiliser pour commenter certains aspects des conceptions de Wittgenstein :«…Il est presque comique, écrit-il, de se demander ce que signifie au juste un terme que l’on utilise à chaque instant avec pleine satisfaction. Par exemple : je saisis au vol le mot Temps. Ce mot était absolument limpide, précis, honnête et fidèle dans son service, tant qu’il jouait sa partie dans un propos, et qu’il était prononcé par quelqu’un qui voulait dire quelque chose. Mais le voici tout seul, pris par les ailes. Il se venge. Il nous fait croire qu’il a plus de sens qu’il n’a de fonctions. Il n’était qu’un moyen, le voici devenu une fin. Devenu l’objet d’un affreux désir philosophique. Il se change en énigme, en abîme, en tourment de la pensée [vide Wittgenstein, ci-haut, le premier renvoi à Invest § 133] …»; Et ceci :«Chaque mot, chacun des mots qui nous permettent de franchir si rapidement l’espace d’une pensée, et de suivre l’impulsion de l’idée qui se construit elle-même son expression, me semble une de ces planches légères que l’on jette sur un fossé, ou sur une crevasse de montagne, et qui supporte le passage de l’homme en vif mouvement. Mais qu’il passe sans peser, qu’il passe sans s’arrêter — et surtout, qu’il ne s’amuse pas à danser sur la mince planche pour éprouver sa résistance! Le pont fragile aussitôt bascule ou se rompt, et tout s’en va dans les profondeurs. Consultez votre expérience ; et vous trouverez que nous ne nous comprenons nous-mêmes que grâce à la vitesse de notre passage sur les mots. Il ne faut point s’appesantir sur eux, sous peine de voir le discours le plus clair se décomposer en énigmes, en illusions plus ou moins savantes.» (Paul Valéry, Théorie poétique et esthétique, dans Œuvres I, Paris, Gallimard, (Bibliothèque de la Pléiade), 1957, pp. 1317-1318; on trouve le deuxième extrait, dans la traduction anglaise de Denise Folliot, cité par Henry Le Roy Finch dans son Wittgenstein. The Early Philosophy. An Exposition of the “Tractatus”, New York, Humanities Press, 1971, p. 276 [et une partie mise en exergue à son chapitre 13, p. 232]). Une idée semblable, en termes élégants, dans un roman récent :«…la pensée est un flot plus ou moins clair, plus ou moins trouble, plus ou moins calme, plus ou moins tumultueux, mais elle n’est que ce flot, et ce flot n’est la pensée que dans la mesure où l’eau est poissonneuse, et les idées sont les poissons tirés de l’eau. Les idées sont belles lorsque le pêcheur les sort toutes frétillantes du flot de la pensée, et qu’elles s’agitent et brillent de mille éclats dans le soleil de la conscience. C’est cela, le grand moment de la jubilation d’une idée qu’on a attrapée, qu’on a tiré des profondeurs obscures où elle attendait notre appât et notre hameçon. Et puis vient un moment où l’idée ne remue plus que faiblement, elle s’est essoufflée, s’est épuisée, s’est asphyxiée hors du flot de la pensée qui a été son milieu naturel, l’idée n’est plus ce poisson frétillant tiré de l’eau dans un instant de main heureuse, mais déjà un pescado, comme on dit en espagnol : non plus un poisson vivant mais ce qui a été pêché, déjà un poisson mort.» (Alain Fleischer, Les ambitions désavouées, Paris, Seuil, 2003, pp. 137-138).

[12]   Voyez Invest. § 107 :«…(For the crystalline purity of logic was, of course, not a result of investigation : it was a requirement.)  The conflict becomes intolerable; the requirement  is now in danger of becoming empty.— We have got on to slippery ice where there is no friction and so in a certain sense the conditions are ideal , but also, just because of that, we are unable to walk. We want to walk : so we need friction. Back to the rough ground!»  Cité dans I. Prigogine et I. Stengers, Entre le temps et l’éternité, Paris, Flammarion, 1992, p. 177, dont je me suis ici inspiré dans mon texte. V. aussi les § 108, 109.

[13]   Pour lire un exemple d’argumentation visant à disjoindre l’esthétique  de la psychologie voir Wittgenstein’s Lectures. Cambridge 1932-1935. From the notes of Alice Ambrose and Margaret Macdonald, edited by Alice Ambrose, Totowa, New Jersey, Rowan and Littlefield, 1979, pp. 37 ss.

[14]   Malaise dans la civilisation (traduit par Ch. et J. Odier), Paris, PUF, 1976, p. 92.

[15]   Et sur, dans ces milieux, une description des relations entre la philosophie et la poésie, voir des remarques pertinentes dans Friedrich Waismann, «How I See Philosophy», dans A. J. Ayer (editor), Logical Positivism, New York, The Free Press, 1959, not. pp. 374-380.

RÉFÉRENCES

(TEXTES DE WITTGENSTEIN(1))

Wittgenstein 1965 [1958). De la certitude, traduit de l’allemand par Jacques Fauve, Paris : Gallimard.

Wittgenstein 1970 [1967]. Fiches, traduit de l’allemand par Jacques Fauve, Paris : Gallimard.

Wittgenstein 1974. Philosophical Grammar, traduit par Anthony Kenny, Oxford : Basil Blackwell.

Wittgenstein 1976 [1953]. Philosophical Investigations, translated by G. E. M. Anscombe, Oxford : Basil Blackwell.

Wittgenstein 1980 [1977]. Culture and Value, traduit de l’allemand Vermischte Bemerkungen, par Peter Winch, Oxford : Basil Blackwell. (J’ai également consulté la traduction française intitulée Remarques mêlées, traduction de l’allemand par Gérard Granel, présentation par Jacques Cometti, T.E.R, Mauzevin, 1984, 1990 & Frammarion, Paris, 2002).

(1)  Sauf ce qui est complètement décrit dans le corps du texte.

(ÉTUDES(1))

Arnaud, Jean-Pierre1990. Freud, Wittgenstein et la musique. La parole et le chant dans la communication, Paris, PUF.

Fann, K. T. (ed.) 1967. Ludwig Wittgenstein : The Man and his Philosophy : Harvester.

Hallett, Garth 1977. A Companion to Wittgenstein’s “Philosophical Investigations” : Ithaca and London, Cornell University Press.

Janik, Allan and Toulmin, Stephen 1973. Wittgenstein’s Vienna : Simon & Schuster.

Malcolm, Norman 2001. Ludwig Wittgenstein : A Memoir, with biographical sketch by G. H. von Wright and Wittgenstein’s letters to Malcolm, second edition, Oxford : Clarendon Press.

Monk, Ray 1990. Ludwig Wittgenstein. The Duty of Genius, Penguin Books.

Savary, Claude 2000. traductions de poèmes de Jan Zwicky : «The Death of Georg Trakl» et «In the Elder days of Art» de Wittgenstein Elegies, dans la revue Ellipse, no 63, printemps/Spring, pp. 60-63.

Savary, Claude 2002. «Sens commun, langage et lyrisme chez Wittgenstein» (non publié).

(1) Sauf celles qui sont complètement données dans le corps du texte.


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