L'avortement et l'Église

 

Ivone Gebara, docteure en philosophie et en sciences religieuses, a écrit un texte1 traduit par Claude Lacaille) en réaction devant l'histoire de la fillette brésilienne ayant subi un avortement, lequel fut condamné, par la suite, à la fois par Rome et par un évêque brésilien, Mgr José Cardoso Sobrinho.

 

Cette philosophe témoigne non seulement d'une capacité d'analyse remarquable vis-à-vis les comportements de Rome, mais tout au long de son texte ruisselle un admirable amour du prochain.

 

J'ai relevé le petit passage suivant, et c'est moi qui ai mis en caractère gras ce qui me frappe en plein front en tant qu'historienne et en tant que personne qui étudie la pensée d'André Naud sur l'Église depuis fin 2007. Ainsi, elle dit: "Les évêques ont perdu le sens du gouvernement par rapport aux défis de l’histoire et de la foi de la communauté et ils s’estiment plus fidèles à l’Évangile de Jésus que la communauté elle-même. Pour maintenir une compréhension centralisatrice et anachronique de leur fonction et de la théologie correspondante, ils se sont éloignés de nombreuses souffrances et douleurs concrètes des personnes surtout des femmes." Elle inclut le pape, comme évêque de Rome, quand elle parle des évêques.

 

Sa lecture de l'événement rejoint ce que ma recherche (sur l'histoire de l'avortement en Occident à la fin du 19e siècle) m'a fait découvrir sur l'Église de Pie IX  à la fin du 19e siècle. Son évaluation du pouvoir que se donne Rome rejoint aussi André Naud qui, dans le Magistère incertain, présente comme inacceptable le pouvoir démesuré exercé par Rome depuis deux siècles.

 

Ma recherche sur l'avortement, ainsi que des recherches ultérieures en histoire, m'ont permis de constater que l'Église de Pie IX s'est rigidement campée dans une défense des traditions et une guerre contre ce que Marcel Gauchet appelle l'avènement de la modernité, c'est-à-dire le passage d'un régime monarchique vu comme envahissant à un régime démocratique2

 

À l'époque de Pie IX, des révolutionnaires et nationalistes veulent remplacer un gouvernement monarchique au pouvoir absolu par un régime démocratique. Révolutionnaires et nationalistes ont déjà approché Pie IX désirant sa collaboration et son acceptation de changements, car l'emplacement des États pontificaux anéantit toute possibilité d'unifier l'Italie. On offre à Pie IX des compensations et un territoire (devenu l'État actuel du Vatican), mais Pie IX ne veut rien entendre. Il s'oppose à tout désir de changement, comme d'autres aristocrates, et il démontre, par ses comportements et ses discours, qu'il croit justifié de continuer à exercer son pouvoir tel qu'il l'exerçait avant, c'est-à-dire tel un monarque au pouvoir absolu; il lutte également pour que ses États pontificaux demeurent tels quels. Ainsi, il n'est pas surprenant qu'André Naud dise, dans son Magistère incertain, que depuis deux siècles, Rome a beaucoup majoré – hors de la sphère légitime – l'autorité de son pouvoir.

 

Pie IX a cherché des alliances et du soutien auprès de gouvernements autoritaires et monarchiques pour combattre les révolutionnaires et les nationalistes. Il a essayé de convaincre les fidèles du monde entier qu'il avait besoin de conserver ses richesses et ses États tels quels pour bien remplir ses devoirs de pape En 1864, dans son Syllabus, accompagnant son encyclique Quanta Cura, Pie IX fait subir un règlement de compte à la modernité; il  va jusqu'à dire aux catholiques ce qu'il faut penser de la modernité; on peut constater qu'il prive les catholiques de la  liberté de penser par eux-mêmes.        

 

Alors qu'un mouvement pour l'abolition de l'esclavage traverse l'Occident, et que des pays font des pressions afin que Rome suive leur exemple, en condamnant l'esclavage, l'Église de Pie IX, contre vents et marées, décide de suivre une tradition qui existe dans l'Église depuis des siècles: en 1866, l'Église de Pie IX reconnaît pour légitime la  possession d'esclaves3. Pour voir vraiment une condamnation du fait de "posséder" un esclave, sans qu'aucune exception n'échappe à cette condamnation, il faudra attendre le second concile du Vatican en 1965 4. Mais comment s'étonner, ici, du fait que l'Église ait approuvé l'esclavage pendant des siècles, alors que selon C. Prudhomme, l'Église elle-même a possédé des esclaves dans ses États pontificaux "jusqu'au 18e siècle, voire le début du 19e siècle5".

 

En 1869, Pie IX, suivi par Léon XIII, impose une ligne dure à l'Église : aucune exception ne permet l'avortement, et peu importe que la vie d'une femme puisse être sauvée par l'intervention d'un médecin qui juge qu'il faudrait procéder à un avortement, il faut laisser mourir cette femme6. Ils brandissent l'excommunication à quiconque ne leur obéit pas. Au 19e siècle, en Occident, avant que Pie IX ait des ennuis avec ceux qui n'acceptaient pas sa façon de régner, les femmes avaient le droit d'avorter pendant les premiers mois de la grossesse, car on croyait que ce qui n'est pas encore formé n'a pas d'âme7. Dans l'Église, avant Pie IX, j'ai pu observer une alternance entre permis et non permis au début de la grossesse7. Mais depuis Pie IX, la position des papes contre l'avortement au début de la grossesse est présentée comme une vérité suprême provenant d'un pape infaillible.

 

Avec Pie IX, l'Église affiche l'image d'une plus grande moralité que quiconque. Pie IX et Léon XIII font tout leur possible pour imposer leur volonté en matière d'avortement aux lois civiles et aux médecins de l'époque. Pie IX, à mon avis, a utilisé  l'avortement pour augmenter son pouvoir non seulement sur les femmes, et à travers elles sur les familles, mais surtout pour dominer l'État, afin d'en venir à instaurer une théocratie (mettre l'État dans l'Église).   

 

Selon les plus importants théologiens actuels (y compris André Naud) la question de l'avortement n'est pas liée à l'infaillibilité du pape. Plus encore, selon André Naud, tout catholique qui s'est appliqué à y réfléchir honnêtement et sérieusement a le droit d'exprimer publiquement une opinion divergente de celle de Rome. Rome ne peut  pas prétendre non plus avoir le monopole du droit et du savoir en matière de morale, car seule la morale liée à la foi est de son ressort. Ainsi tout moraliste, dans l'Église, a le droit de diverger d'opinion sur l'avortement par rapport à celle de Rome8.

 

Quand Ivone Gebara parle de distanciation et de schisme, je peux dire qu'en faisant des   recensions d'écrit sur l'avortement et l'Église, en 2008, j'ai bien vu qu'il existait une division profonde et importante dans l'Église entre les autorités ecclésiastiques et quantité de théologiens, théologiennes, et fidèles. L'avortement est un révélateur par rapport au traditionalisme et à l'évolutionnisme. Quantité de traditionalistes que j'ai vus, dans l'Église, veulent fixer des traditions, ou des manières de pensée anciennes, ils se montrent antimodernistes et antiévolutionnistes. Il n'est pas question pour eux de chercher la vérité, ou de questionner leur position, car ils ont déjà l'entière vérité. Dieu parle par leur bouche, croient-ils, alors il n'est pas permis que d'autres se questionnent et cherchent la vérité: le devoir des évolutionnistes, ou de ceux qui veulent étudier les signes du temps est de se taire, et de penser comme eux.  

 

Je ne suis pas surprise du tout du raisonnement de Mgr José Cardoso Sobrinho, archevêque d’Olinda et Recife, qui a condamné l'avortement, utilisé l'excommunication, et accepté de sacrifier la vie de la fillette. J'ai souvent pensé que cette mentalité était dangereuse et qu'on n'y portait pas assez attention! Quand de telles personnes disposent d'un grand pouvoir, elles peuvent au nom de cette Vérité qu'elles possèdent, prétendent servir en écrasant toute personne qui contredit ce qu'elles prônent. Cette dernière n'avait qu'à obéir à leur "Crois ce que je te dis ou disparais!"

 

 La réponse que j'ai trouvée pour m'expliquer pourquoi des autorités ecclésiastiques agissent ainsi est la suivante: ils agissent ainsi pour augmenter ou défendre leur propre pouvoir, leur propre volonté, leurs propres intérêts. Je crois qu'ils ont besoin - plus que tout - de croire à quelque chose d'absolu et de dominer le plus possible l'État, ceci incluant tous les spécialiste de toutes sortes qui, ces dernières années, ont contredit Rome en disant  que le fœtus n'est pas un être humain dans les premiers mois de la grossesse.

 

En terminant, je commence à penser qu'il y aurait avantage pour l'image de l'Église, ainsi que pour celle des évêques, théologiens, fidèles qui se considèrent plutôt comme des évolutionnistes, ou des partisans de Jean XXIII, ainsi que pour le bien de tous les catholiques qui seraient tentés de quitter l'Église, de propager l'information, qu'en effet, des traditionalistes, ou fixistes, ou intégristes existent dans l'Église, mais  il existe aussi des évolutionnistes qui veulent tenir compte, à l'instar de Jean XXIII, des signes du temps. Pensons-y bien! Sinon les gens croiront, tout simplement, que l'image de l'Église que projette ce Mgr José Cardoso Sobrinho (avec  tous ceux qui lui ressemblent) c'est ça l'Église! Que diriez-vous de propager un courant de pensée pour une Église "renouvelée"? 

 

Yolande Potvin,

Historienne et membre du réseau FAN Nicolet/Trois-Rivières

 

 

Notes et références

 

1. Un texte traduit par Claude Lacaille, et qui a circulé chez des membres du Forum  André-Naud

 

 2  2. Pour en savoir plus long, un des livres qui serait plus facilement accessible, je crois, ce

     serait celui de Marcel Gauchet: La religion dans la démocratie, Éditions Gallimard,

     1998, 178 pages.

 

3.  3. Pour voir la place que prend Pie IX parmi une longue liste de représentants importants

     de l'Église qui ont approuvé l'esclavage, voir la  page Web suivante sur le site du théologien  John Wijngaards lequel rapporte des faits liés à l'Église et l'esclavage:

     http://www.womenpriests.org/fr/teaching/slavery1.asp

 

4.   4. À l'adresse Internet mentionné ci-dessus, le théologien, John Wijngaards, conclut dans sa présentation de faits concernant l'Église et l'esclavage que c'est seulement avec le second Concile du Vatican, en 1965, dans Gaudium et Spes, no 27, 29 et 67, qu'on ne trouve plus d'exception permettant l'esclavage. 

5. 5. Voir p. 9 dans l'article de Claude Prudhomme, (p. 9-21), dans le livre L'Église et l'abolition de l'esclavage, Paris, Éditions Le Centre d'Études du Saulchoir, 1999, 71   pages. Colloque organisé par le Centre d'Études du Sauchoir à Paris, le 30 janvier 1999. Pour en savoir plus sur le sujet, voir aussi L'Église et l'esclavage de Patricia Gravatt, Paris, Éditions L'Harmattan, 2003, 139 pages.

6. 6. Ce discours se poursuit dans la première moitié du 20e siècle, peut-être même jusque dans les années 1960 avec le jésuite Marcel Marcotte. Celui-ci, en se conformant rigoureusement aux directives de Rome,  affirme avec vigueur que les femmes doivent offrir leur vie si celle-ci devient menacée par une grossesse, et il ajoute que ces femmes héroïques sont admirables à donner ainsi leur vie. Entre vous et moi, c'est Rome et l'Église du Québec, dans le temps, qui s'appropriait le pouvoir de décider que les femmes devaient donner leur vie dans de telles circonstances.  Ils faisaient de fortes pressions pour obliger les femmes à donner leur vie tels des soldats à la guerre. Sauf, que ces femmes n'avaient pas décidé elles-mêmes d'imiter des soldats qui, eux, savent qu'ils  peuvent perdre la vie. Ce n'était pas, non plus, leur guerre et leur lutte, c'était Rome qui était en guerre ou en lutte contre la modernité et contre l'État. Les comportements de Rome ressemblaient à celles de propriétaires d'esclaves; et ils traitaient les femmes en esclaves qu'ils pouvaient à leur guise transformer en soldats.  

7. 7. La croyance que ce qui n'est pas formé n'a pas d'âme a existé tout au long des siècles: à l'époque du pape Damase, puis avec saint Jérome, saint Augustin, le pape Innocent III, saint Alphonse. Au début du 19e siècle, on croyait encore cela. On ne peut pas affirmer que l'Église a toujours été contre l'avortement. En fait, nous avons l'impression qu'il y a toujours eu des théologiens pour croire à cela.

8. 8. Le nom d'un moraliste me vient à l'esprit: le chanoine Pierre de Locht. Pendant des années, il a étudié la question de l'avortement; il s'est entretenu avec des couples, avec des femmes; il a écrit des livres montrant qu'il se dissociait de la position de Rome. Il a même affiché sa position publiquement en contredisant un évêque prenant la position de Rome.