Extrait d'une entrevue
réalisée par Jean-Pierre Tusseau, pour la revue québécoise Nuit Blanche,
au domicile angevin d’Hervé Bazin, printemps 1995. L'entrevue complète
peut être lue à cette page.
J-P.T. : Dans un essai très drôle, Plumons l'oiseau, le professeur Alexis Patagos donne au séminaire
de Trois-Rivières (encore un livre que vous situez au Québec) une conférence
au cours de laquelle il évoque le problème de l'absurdité de
l'orthographe française. Êtes-vous partisan d'une réforme radicale ?
H.B. : C'était un formidable gag qui, entre parenthèses, m'a demandé
un énorme travail de recherche sur les difficultés du français. La langue
française est tout à fait particulière et n'a rien à voir avec le
rationalisme. Assez contradictoirement, nous sommes partis d'une langue
synthétique, le latin, dont la forme était relativement libre en se
servant des cas, de la déclinaison. Nous sommes arrivés à une langue
analytique où la place des mots est, au contraire, rigoureusement
obligatoire (sujet, verbe, complément). En 2000 ans, nous sommes allés de
l'une vers l'autre. Il est vrai que beaucoup de lettres doubles ne
signifient rien et que certaines graphies sont faussement étymologiques.
Certaines viennent du XIIe siècle.
On rédigeait les actes officiels en latin. Bien
entendu, comme une partie sans cesse grandissante de la population n'y
comprenait rien, on a décidé qu'il fallait traduire pour la « canaille ».
Les traducteurs ont transcrit comme ça leur a plu. Ils étaient payés au rôle;
plus le rôle était long, plus ils étaient payés. Ils avaient donc intérêt
à multiplier les lettres géminées. On a gardé tout ça. Cela dit, la réforme
me paraît impossible. On peut simplifier l'orthographe d'une langue comme
l'italien qui est une langue sonore mais que peut-on faire de tous ces e
caducs (qu'on appelle abusivement e muet), de toutes les liaisons qui sont
très particulières au français ? Il faut tenir compte aussi de la différence
d'élocution entre le Nord et le Midi de la France. À propos de ce livre,
le général de Gaulle m'avait écrit : « ...je ne comprends que trop bien
la mort découragée du professeur Patagos. La langue française,
orthographe comprise, est en somme inébranlable et à l'abri du
perfectionnement. »
J-P.T. : Aucun de vos romans ne se passe au Québec, et pourtant il en est
souvent question dans votre œuvre. Salomé, la fille de Jean Rezeau, dans
le Cri de la chouette,
s'enfuit à Montréal avec son ami Gonzague. Le personnage de Coquatrix,
dans une nouvelle du Grand
méchant doux, aboutit à Trois-Rivières. Dans Le neuvième jour, la femme de Martin Lansdale, remariée au
Québec, est devenue Madame Vadeboncoeur. Vous avez pour le Québec un
attachement particulier.
H.B. : Je suis allé douze fois au Québec. J'y suis allé une première
fois il y a près de cinquante ans de façon assez curieuse, à la place du
père Grasset, dont la fortune tenait essentiellement à un livre qui lui
avait rapporté beaucoup d'argent, Maria Chapdelaine. Il m'a demandé de faire le pèlerinage
auquel on l'avait convié. C'est ainsi que j'ai découvert le Saguenay, le
Lac-Saint-Jean, la maison de Maria et celle de Louis Hémon à Péribonka.
J'espère que c'était authentique. Rien n'était encore aménagé. Je suis
descendu chez un neveu de Maria, ou prétendu tel, qui tenait un motel et je
suis allé à la pêche avec lui.
Je suis retourné au Québec l'année suivante pour une conférence.
J'y ai longuement séjourné en 1958-59, invité par le Conseil des Arts du
Canada, qui a mis une bourse à ma disposition. J'ai été embauché par le Petit
Journal qui m'a demandé de présenter le Canada (pas seulement
le Québec) de mon point de vue. Je n'étais pas encore très connu à l'époque
ni très argenté. J'ai voyagé avec ma petite amie dans une voiture
d'occasion que j'ai laissée sur place quand je suis rentré en France. J'ai
beaucoup aimé la Gaspésie, les Cantons de l'Est, l'Outaouais. Je suis allé
jusqu'à Rouyn. Le premier Québec que j'ai connu, c'était le Québec des
curés. C'étaient alors des personnalités très influentes et respectées.
On pouvait lire un peu partout des petits panneaux triangulaires sur
lesquels était écrit : « Pourquoi me blasphèmes-tu ? »
À Sainte-Anne-de-Beaupré, j'ai assisté au pèlerinage des
Indiens et j'ai été très étonné de voir qu'à côté du faste religieux
on prenait l'eau sainte dans des petits gobelets en carton. J'ai même vu
les zouaves pontificaux monter la garde avec leurs fusils en bois! Je suis
allé dans les réserves, à Mistassini. J'ai résidé à Québec, rue des
Braves, chez Roger Lemelin. Il avait écrit Au
pied de la pente douce, qui reste à mon avis son meilleur livre.
Roger était alors dans sa « période des cretons ». Il avait fondé une
usine. Après, il a tout vendu pour acheter, si je ne m'abuse, une station
de télévision. Ensuite, il est devenue directeur du grand quotidien La Presse,
ainsi que responsable des éditions de La
Presse.
Je suis revenu de nombreuses fois pour
des émissions comme Le
sel de la semaine. J'ai admiré le travail des recherchistes
qui savaient parfois sur ma famille des détails que j'ignorais moi-même.
J'y suis revenu aussi avec l'Académie Goncourt. La dernière fois, c'était
avec le maire d'Angers, Jean Monnier, pour la présentation, à Montréal,
des tapisseries du Chant
du monde [Série de dix tapisseries réalisées par Jean Lurçat
(1892-1966) et exposées depuis 1967 à Angers dans le cadre médiéval de
l'ancien Hôpital Saint-Jean, rebaptisé Musée Jean-Lurçat.]. À
l'occasion, j'ai même assisté, dans la loge du maire de Montréal, à
une partie de baseball. Ça m'a paru bien compliqué.