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Une vie chez les mots

Josette Pratte

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Le 4 juillet [1980], le grand grammairien belge Maurice Grevisse, auteur du célèbre Bon Usage dont la première édition date de 1936, mourait à 84 ans. Quelque temps avant sa mort, notre correspondante à Paris, Josette Pratte, avait l'honneur et le plaisir de le rencontrer chez lui, à Bruxelles. Voici le texte de cette entrevue. 

La rédaction

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Maurice Grevisse : bourreau d'enfants. À Québec, dans le monastère des Ursulines où je faisais mes études, il était l'ami des voiles noirs qui allaient à pas lents sur les parquets cirés, découpant de grands vols d'oiseaux contre les murs blancs du couvent. Mais nous, nous ne l'aimions guère, tant il forçait l'attention de nos jeunes têtes rebelles alors qu'elles ne rêvaient que jeux et courses folles à travers les jardins.

M. Grevisse sait-il quelles terribles responsabilités pèsent sur lui? Ainsi, mon grand-père, juge à la Cour d'appel, qui pouvait passer des jours à la rédaction d'un jugement, nous expliquait-il que du déplacement d'une virgule, du choix d'un mode pouvait dépendre la vie d'un homme. Dans le doute, immanquablement, grand-père consultait le Bon Usage.

Plus tard, tandis que je faisais mes premières armes dans le journalisme, je vins à utiliser ce « Cours de grammaire française et de langage français » comme le pâtisser son rouleau, la dentellière son fuseau, rejoignant l'ensemble de ceux qui ont pour obligation d'écrire.

Grevisse me fournissait une telle masse d'informations, une somme si importante de connaissances qu'il ne m'était jamais venu à l'idée que pareille oeuvre pouvait être le fait d'un seul homme. J'imaginais plutôt une équipe besognant en un lieu bouillonnant, quelque chose qui devait tenir à la fois de l'antre d'un alchimiste et de la maison de Blanche-Neige. Je voyais une cohorte de nains fureteurs et malins jonglant avec les archives, polissant les mots, faisant reluire les participes, articulant et huilant les phrases. Et je restais impressionnée par cette danse parfaitement rythmée des caractères d'imprimerie, ce ballet où se mêlaient en parfaite harmonie les romains tantôt lourds et solides, d'autres fois si maigres, si frêles qu'on s'y écorchait les yeux, sans oublier les italiques qui allaient, penchés comme le marcheur, les mains derrière le dos, la tête en avant.

Aussi, quand, dans une rue bourgeoise de Bruxelles, je me trouve sur le seuil de sa porte, que je tire le curieux pied de biche de la sonnette et qu'une vieille gouvernante me conduit au salon où le maître m'attend, quelle n'est pas ma surprise de rencontrer ce brave homme, visiblement bon vivant, qui se tient près d'une table sur laquelle il a fait préparer une assiette de biscuits secs et de bouteilles d'apéritif! Coquettement vêtu d'un costume de flanelle grise, avec, à la boutonnière, la rosette de la Légion d'honneur, il me tend la main en souriant. Sa cravate reprend en camaïeu les tonalités de son costume.

Le vieil homme n'arrête pas de répéter combien il est honoré de ma visite. Gênée qu'il m'accorde tant d'importance, je demeure étonnée d'une si grande humilité chez un grammairien qui, depuis la parution du Bon Usage en 1936, fait autorité dans toute la francophonie. Mais lui, malgré ses quatre-vingt-quatre ans, va et vient, m'offrant à boire, signant pour moi le petit livre jaune du Français correct, me conduisant, par-delà une belle enfilade de trois pièces, jusqu'au jardin où un arbre, un massif de fleurs et un banc de bois semblent attendre un solitaire.

D'une voix où je ne décèle aucune tristesse, mon hôte explique : 

« Mes trois enfants ont quitté cette grande maison il y a longtemps. Et moi, depuis la mort de ma femme en 1958, je vis ici pratiquement seul avec la gouvernante ukrainienne qui vous a introduite au salon. Il s'agit d'une dame très dévouée, qui prend soin de moi comme une mère de son fils », ajoute-t-il en frottant l'une dans l'autre ses petites mains potelées aux doigts si courts qu'on les croirait capable d'esquisser des gestes de nouveau-né. Et je sens bien, à le vois ainsi, que l'isolement ne lui pèse guère. Car il garde, pour compagne de chaque instant, sa bonne amie la langue française. Il est bien rare, d'ailleurs, qu'elle lui laisse un seul moment de répit.

« Je crois, raconte-t-il, depuis le temps que je m'occupe d'elle, que la langue française est une des plus difficiles à manier. Il faut bien voir qu'elle m'astreint, en tant que grammairien, non seulement à connaître sa syntaxe, mais encore à jouer le rôle d'un véritable psychologue. Car, voyez-vous, pour bien comprendre la finesse et la délicatesse de ses phrases, je suis forcé d'apprécier les élans de l'âme et les sentiments ». Aussi, s'il convient de prévenir le français contre un de ses trop brusques élans, s'il faut, au contraire, l'alléger d'un carcan devenu vétuste, M. Grevisse est là. Trouvant loi et appui chez les écrivains, illustrant chaque règle d'un minimum de dix exemples pris chez des auteurs reconnus (André Gide, Julien Green, Georges Duhamel, pour n'en citer que quelques-uns), il justifie pleinement le titre de son ouvrage. « En effet, Le Bon Usage, m'apprend mon interlocuteur, est fondé essentiellement sur la doctrine de Vaugelas. Illustre grammairien du XVIIe siècle, notre homme considérait qu'il y avait dans la langue deux usages, le bon et le mauvais, le bon usage étant, toujours d'après Vaugelas, « la façon d'écrire de la plus saine partie des auteurs du temps ».

Maurice Grevisse s'arrête, semble réfléchir un instant, puis, d'une voix où pointe la malice : « On aurait pu lui demander comment distinguer les bons auteurs des autres, car la limite est quelquefois difficile à établir. » 

La langue a bien évolué depuis Vaugelas. Mais cette évolution ne gêne pourtant pas mon hôte qui continue ; « Il est certain que les facilités de communication de notre monde moderne entraînent de grands changements dans l'expression. Considérons simplement l'influence de l'anglais et de l'américain dont il faut absolument s'accommoder. À quoi servirait-il de crier au scandale? La sève française finira par assimiler ce que d'autres langues peuvent y introduire. Au XVIIe siècle, l'influence de l'italien a été immense. Ne constitue-t-elle pas un enrichissement? »

J'ai devant moi un sage qui garde dans ses tiroirs des lettres de Georges Duhamel, d'André Gide, de Julien Green, d'Henri Troyat, mais dont les préférences continuent d'aller vers « la bonne et belle langue française des XVIIe et XVIIIe siècles. » À tous les écrivains contemporains, il préfère Voltaire et Marivaux et trouve que le roman atteint sa plénitude dans la manière du Flaubert de Madame Bovary.

Mais pour réunir les milliers d'exemples de votre grammaire et en renouveler toujours les listes, il faut lire énormément, lui demandai-je.

« J'ai mes manies, confesse-t-il. Je lis en faisant la chasse aux faits lexicologiques ou syntaxiques, si bien que je suis parfois incapable de dire quel est le contenu d'un livre que j'ai lu. »

Je m'attendais à me trouver dans une demeure bourrée de bouquins. Or il n'en est rien. Mon hôte m'en donne l'explication : la plupart des ouvrages, il les emprunte aux bibliothèques.

Dans son bureau s'entassent dictionnaires et encyclopédies : Trévoux, Littré, Richelet, Furetière, Bescherelle, Nicot, qu'il appelle « ses vénérables » et qu'il garde, soigneusement rangés dans une armoire vitrée, avec quelques volumes de la Pléiade : Flaubert, Victor Hugo, Michelet. Ces monuments voisinent avec le Petit Robert qui reste à portée de sa main. Crayons et gommes s'étalent sur une table massive dont il a fait son bureau. Le grammairien écrit à la mine de plomb. Les textes qu'il me montre ont gardé l'allure du manuscrit de la première grammaire. Aujourd'hui, il dactylographie lui-même ses textes en tapant d'un seul doigt sur le clavier usé d'une antique machine à écrire. 

Le Bon Usage en est aujourd'hui à sa onzième édition. Pourtant, l'homme qui, du Québec au Kinshasa, de Paris à Lausanne, réunit de deux à trois millions de lecteurs, manipule la syntaxe avec le respect, l'amour dont il faisait montre à ses débuts.

« Je suis sans cesse habité, me confie-t-il, par le souci de la bonne phrase, de la bonne expression, de la bonne tournure et j'avoue avoir une véritable horreur des incorrections. Cela explique sans doute que toute ma correspondance, même les lettres les plus banales, tienne dans les petits cahiers que vous voyez là, où je rédige toujours un brouillon, de manière à pouvoir me relire et me corriger ensuite. C'est un exercice qui n'est jamais inutile et qui m'amène souvent à consulter le Littré, le Bescherelle; parfois même, ajoute-t-il avec un sourire : le Grevisse!

« Lorsque je rédige une règle de grammaire, me souffle le vieil homme sur une air de confidence, je roule la phrase dans ma tête et je prends un véritable plaisir à la sentir claire, sans bavure. »

 




Citations de M. Grevisse lui-même

Et voici quelques citations de M. Grevisse lui-même, à propos de son oeuvre et de la langue française, recueillies à différentes sources et puisées dans le document Un demi-siècle de Bon usage.

« La connaissance du grec et du latin constitue un capital extrêmement précieux pour l’usage exact et régulier de la langue française et pour une juste syntaxe des idées et des sentiments… »

 

« Le bon usage? C’est une histoire que j’appellerais volontiers une histoire d’illusions d’abord perdues, mais réalisées ensuite… »

 

« Je n’ai peut-être fait que transporter dans le domaine du langage la minutie que mon père mettait à travailler le métal… »

 

« … quand l’usage, le bon usage, arbitre et maître souverain du langage, a reçu une façon de dire ou d’écrire, il est parfaitement vain de vouloir dresser contre ses décisions des raisons de logique : sic vult, sic jubet… et les raisonneurs à équerres, les enfileurs de syllogismes, les ajusteurs de petits arguments rectangulaires, les constructeurs de menues barrières de fétus, les fabricateurs de règles et d’exceptions auront beau emboucher leurs trompettes et se démener comme de beaux diables : l’Usage soufflera sur leurs petits efforts et autant en emportera le vent! »

 

« Ai-je bien mérité qu’on me mette ainsi à l’honneur? Qu’on me décerne de si brillants éloges? Qu’on dise de moi et de mon livre tant de choses flatteuses? Dans mon for intérieur, j’ai bien de la peine à le croire. »

 

« Car enfin, quand je m’examine et que je me considère à fond, qu’ai-je fait au long de quarante années de lectures, de notes accumulées, que (…) de regratter des mots et des phrases, de peser parfois, selon la jolie expression de Voltaire, des œufs de mouche dans des  balances de toile d’araignée? »

 

Interview par Gérard Valet à la R.T.B.
« Voyez-vous, je crois que je suis né grammairien… Cela signifie que j’ai depuis toujours une sorte de tempérament qui me porte à aimer ce qui est précis, ce qui est juste, dans l’expression comme dans la pensée, d’ailleurs. »

 

Interview par Pierre Stephay dans « Le Jour »
« L’usage, c’est-à-dire une langue qui vit, quand elle est illustrée par des citations empruntées aux grands écrivains, a une autorité souveraine; on peut dire que l’usage a toujours raison, même quand il a tord… »