Nous voilà; donc entrés en zone d'extrême violence et d'extrême volupté, d'où opère
Riopelle depuis ces dix dernières années et qui a culminé dans son Hommage à Rosa
Luxemburg, 1993. Rosa Luxemburg, Rosa Bonheur, Rosa Malheur, Joan Mitchell,
amour et mort indissolublement liés. Ce qui gêne dans ce grand tableau, c'est la
souillure, l'agression inhérente au geste du graffitiste adopté par Riopelle, ou à celui
de Pollock laissant pisser sa peinture sur la toile vierge, pour employer un terme
moins poli que le pouring des professeurs d'histoire de l'art. Notre discours formaliste
truffé de bi-dimensionnalité, de flatness, de all overness, de vérité du médium... à la
suite de Greenberg - c'est lui qui avait mis dans la tête de Pollock l'idée que la peinture
de l'avenir se situerait quelque part entre la peinture de chevalet et la murale, deux
surfaces verticales, deux surfaces comme il faut - a fini par édulcorer le premier choc
des drippings. Les oeuvres récentes de Riopelle nous ont fait retrouver quelque chose
de ce premier choc. Elles nous scandalisent, nous font trébucher, pour reprendre le
sens étymologique du mot scandale. qui vient du grec skandalon, pierre
d'achoppement, nous font perdre notre équilibre. Certes, leur révélation est
troublante, mais il me semble, que pour cette raison même, elles dépassent en interêt
humain tout ce que le peintre a peint jusque là et ne méritent aucunement la
néglicence un peu gênée où on les tient aujourd'hui. Comme tout ce qui vient du bas,
on aimerait mieux ne pas le voir. On voudrait le cacher. Certainement pas les lancer
à la vue de tous sur la grand-route électronique et les faire apparaître sur le petit écran
vertical de nos ordinateurs.
François-Marc Gagnon
Université de Montréal
Références:
M'ont servi dans ma réflexion sur Riopelle l'étude de Michael FRIED sur
le peintre américain Thomas Eakins dans son livre Realism, Writing, Disfiguration. On
Thomas Eakins and Stephen Crane, Chicago, The University of Chicago Press,
Cambridge, Mass, The MIT Press, 1993, et l'article de Roland BARTHES consacré à
Georges Bataille dans le recueil Le bruissement de la langue. Essais critiques IV,
Paris, Éditions du Seuil, 1984, p. 289-301.
Par ailleurs, on trouvera une reproduction du Writing Master, 1882, de Eakins soit
à la p. 30 du livre de FRIED, soit à la fig. 101 de celui d'Elisabeth JONES, Thomas
Eakins. The Heroism of Modern LIFE, Princeton, Princeton Univesity Press, 1983.
Mai 1968, 1973 de Joan Miro est reproduit entre autres dans Kirk VARNEDOE et
Adam GOPNIK, High & Low Popular Culture and Modern Art, New York, The Museum
of Modern Art, 1991, p. 92, fig. 44.