Jean-Paul RIOPELLE, L'hommage à Rosa Luxemburg, 1992 (détail)[ * ] |
|
Le peintre calligraphe : l’acte créateur comme perfectibilité du corps propre[1] Guylaine Chevarie-Lessard |
|
Résumé: En m’inspirant de la pensée de Merleau-Ponty, mais aussi de la psychanalyse
quand elle complète la phénoménologie, je m’essaie ici, brièvement, non seulement
à comprendre comment l’acte créateur origine du corps propre, mais encore comment
l’acte créateur permet de le parfaire. D’abord, je propose de décrire ce qu’on
entend par corps propre, tout en mettant l’accent sur sa genèse. On verra comment
ce corps est l’assise de tout rapport au monde et aux autres, qu’il révèle une
histoire singulière qui transparaît dans une allure, dans les gestes qu’on pose
sur le papier. C’est ensuite que j’essaie de penser comment l’acte créateur
pourrait le perfectionner. Je m’inspire alors de la calligraphie chinoise, qui
est l’art du « faire » de l’écriture, pour entrer à l’intérieur de
ce perfectionnement que la pensée occidentale a rarement osé approcher. L’art
de l’écriture, qui s’applique également à l’acte du peintre, du moins celui
qui s’approche de la « méthode » asiatique, permettrait de retrouver
et de porter à la connaissance le corps propre, avec son histoire singulière,
qu’on avait depuis longtemps oublié, mais qui ne continuait pas moins de teinter
nos avancées vers le monde. |
|
|
|
Je vous propose ici, plutôt que la conclusion d’une
recherche, l’amorce d’une réflexion qui ne peut être qu’imparfaite,
problématique et insatisfaisante, et sans doute aussi, je l’espère intrigante,
comme le suppose le commencement et l’inachèvement. Avant d’adopter
la plume du spécialiste, il s’agit d’abord de rester au plus près de
l’expérience qui me prend chaque fois que je m’essaie au pinceau, et
même bien avant, et de la porter à la pensée. Il est donc question,
on l’aura compris, de l’invisible dans la peinture, mais qui dans ce
cas-ci, ne concerne pas seulement l’exercice de la vision à laquelle
la peinture nécessairement appelle réflexion, mais davantage l’acte
créateur qui sous-tend le tableau. Cet acte créateur, défini par Merleau-Ponty
comme étant le résultat du mouvement du corps propre, n’a cependant
pas été pensé par lui dans sa genèse; par là, il a peut-être manqué
une part essentielle de l’expérience créatrice. Le peintre a-t-il une
conscience plus aiguë de la réalité parce qu’il est continuellement
en train de revivre l’avènement de la vision à travers sa peinture;
est-il plus au fait du corps parlant qui sous-tend toute expression
parce qu’il ne cesse d’y revenir chaque fois qu’il peint
[2] ? Mais on ignore comment cette expérience prend
forme dans un corps singulier, en mouvement, en mutation, affecté
de toutes sortes de maux, confronté à la vie, à la mort. Étrangement,
l’expérience de la calligraphie, telle que les Orientaux la pratiquent
depuis des siècles, est susceptible de nous donner une partie de la
réponse, puisque cette pratique, loin d’être un simple exercice, questionne
directement les limites du corps propre dans la création. L’expérience
du calligraphe, nous permet de penser, ce qu’on pourrait appeler la
perfectibilité du corps propre, notion qui paraît sans doute assez énigmatique,
mais qui pour un Oriental est tout à fait naturelle
[3] . Mais avant de parler de perfectibilité à travers la
calligraphie, je propose un bref retour sur cette notion de corps propre
essentielle à tout rapport au monde et à l’autre. Bien que je me réfère ici en grande partie à la pensée
de Merleau-Ponty, je puise aussi mon inspiration du côté de la psychanalyse
qui, au lieu de s’opposer radicalement à la pensée phénoménologique,
vient plutôt la compléter. Évidemment, ceci ne consiste qu’en des pistes
de réflexion qui demanderaient un développement beaucoup plus long.
Rappelons ici quelques idées générales sur ce corps qui échappe tout
autant au corps objet, corps qu’on dessine sur les planches d’anatomie,
qu’au corps tel que se le représente le sujet conscient au moyen de
vécus corporels. Ni sujet, ni objet, le corps propre se définit avant
tout par sa spatialité, toute sensible et non abstraite, qui marque
la limite entre le dedans et le dehors. Il faut éviter une interprétation
statique qui le réduirait à un dedans qui s’opposerait à un dehors et
dont la frontière serait la peau. Plutôt qu’une forme ou une structure,
le corps propre s’avère davantage une posture de prise envers le monde
et envers autrui; une posture qui se forme dans l’action, le mouvement,
tout autant physique, comme peut l’être une marche, que métaphorique,
comme peut l’être la parole
[4] . C’est en étant dans une situation donnée, c’est-à-dire
quand nous sommes tout tournés vers le dehors, que l’espace au-dedans
prend de l’épaisseur. En ce sens, si le corps propre est bien un espace
délimité, il n’apparaît qu’en s’ouvrant sur un espace qu’il détermine
et par quoi il est déterminé : ce qu’on a appelé le rapport d’intentionnalité.
Mais on pourrait aller encore plus loin que la Phénoménologie de
la perception et dire en s’inspirant du Visible et de l’invisible
que le corps propre doit être compris à partir de la « chair » [5] : il devient ainsi le résultat
d’une réversibilité où le corps voyant et le corps visible s’interpellent
sans pour autant se confondre. Si le corps propre est un espace singulier
et délimité, ce n’est pas comme un sujet refermé sur soi, de l’intérieur
il est traversé par les autres. Une fine épaisseur vide lie et sépare
le voyant du visible venant trouer en son centre ce corps à deux facettes
qui n’est jamais coïncidence parfaite. Retrouver ou plutôt recréer le souvenir de ce corps
propre serait possible, paraît-il, à travers la calligraphie [15] . Le geste du calligraphe n’est
pas un simple exercice physique qui se concentrerait dans le poignet
et dont le but ultime serait de reproduire visuellement les signes sur
le papier en suivant le modèle du maître. Si certains calligraphes en
sont devenus fous, c’est que quelque chose là dépasse le corps objet,
de même que le signe sur la feuille. Pour comprendre de l’intérieur
de quoi il s’agit, on doit savoir que pour l’Oriental, prendre le pinceau,
c’est se saisir soi-même d’abord et avant tout
[16] . C’est faire revivre différemment l’exploration du
corps propre qui a marqué l’enfance [17] . Le geste devient une manière de se camper, comme
pour l’enfant, mais cette fois, autrement, plus justement, peut-être,
par rapport à soi. C’est entrer dans un état de détente et d’attention
particulièrement aigu, mais à quoi ? La calligraphie est d’abord
une pratique, un mouvement, un « faire » qui implique le corps
entier. Le geste doit commencer à la plante des pieds et passer par
la verticalité du corps jusqu’à la tête, pour ensuite descendre au poignet,
nous ressasse le maître quand on commence à apprendre cette « technique »
ou plutôt cette méthode. Le geste est un souffle qui doit être maîtrisé.
Ce mouvement, loin d’être une simple image mentale qui accompagne le
tracé, devient compréhensible si on le compare aux mouvements du danseur.
References: Billeter, Jean-François, L’art chinois de l’écriture, Genève : Skira, 1989. Merleau-Ponty, Maurice, L’œil et l’esprit, Paris : Gallimard, 1964. « Le langage indirect et les voix du silence » dans Signes, Paris : Gallimard, 1960. Le visible et l’invisible, Paris : Gallimard, 1964. Phénoménologie de la perception, Paris : Gallimard, 1945. Sami-Ali, L’espace imaginaire, Paris : Gallimard, 1974. [1] Tiré d’une communication présentée dans le cadre du colloque annuel 2003 de la Société canadienne d’esthétique. [2] Je pense ici particulièrement à la position que Merleau-Ponty a tenu dans L’œil et l’esprit et où il affirme que « le peintre est seul à avoir droit de regard sur toutes choses sans aucun devoir d’appréciation » (Paris : Gallimard, 1964, p.14). [3] Pour cet article, je m’inspire d’un ouvrage de Jean-François Billeter, L’art chinois de l’écriture, où il essaie de traduire dans l’idiome de la philosophie occidentale l’expérience du calligraphe. C’est à ce dernier également que j’emprunte cette notion de perfectibilité du corps propre, terme qu’il invente pour traduire en langage phénoménologique une expérience pensée par la philosophie taoïste (« Chapitre 7 : le corps actif » dans L’art chinois de l’écriture, Genève : Skira, 1989). [4] C’est ce que Merleau-Ponty a appelé une spatialité de situation dans la Phénoménologie de la perception. Elle s’oppose à une compréhension abstraite où la spatialité est interprétée en terme de position grâce à des coordonnées géométriques. Phénoménologie de la perception, Paris : Gallimard, 1945, p.116-117. [5] Je passe ici par-dessus le passage complexe qui a conduit Merleau-Ponty à délaisser la notion d’intentionnalité pour la notion de chair, puisque ce n’est pas là l’objet de mon propos. Quand j’utilise ici le terme d’intentionnalité, je lui accorde un sens très ontologique, voire même charnel, ce qui évite l’écueil de l’intellectualisme qui réduirait l’intentionnalité à un acte de conscience. De plus, parler de « chair » à partir du corps propre me permet d’ancrer dans un corps sensible la notion qui chez Merleau-Ponty reste malgré tout trop éloignée du singulier pour saisir l’essentiel de la création. [6] Le visible et l’invisible, Paris : Gallimard, 1964, p.195. [7] « Le langage indirect et les voix du silence » dans Signes, Paris : Gallimard, 1960, p.67-68. [8] C’est précisément ce passage du sens commun, dont parle vaguement Merleau-Ponty, au monde originaire qui demande à être pensé. Comment la chair qui régit tous nos rapports aux autres et au monde, qui nous constitue comme être singulier, peut-elle rester imperceptible et tout à coup, grâce à l’acte créateur, refaire surface ? Qu’est-ce qui se trouve bouleversé alors ? [9] Je pense entre autres à des peintres comme Henri Michaux, Pierre Alechinsky, Henri Matisse qui ont tous à leur manière une assurance, une présence dans le geste qui dévoile une activité du corps propre particulièrement consciente d’elle-même et exercée. Le trait très rapide et spontané révèle tout un travail de réappropriation du corps propre qui l’a précédé. Pour en savoir plus sur le rapport entre calligraphie et peinture occidentale, je rapporte le lecteur au « Chapitre 8 : Les traces de l’activité » dans L’art chinois de l’écriture, ibid. [10] Je me réfère plus particulièrement au livre de Sami-Ali, L’espace imaginaire, Paris : Gallimard, 1974. [11] Sami-Ali reprend l’analyse par Freud du jeu de la bobine et du fil. Ce serait un des premiers jeux qui permet à l’enfant d’assimiler la séparation d’avec la mère d’une manière moins souffrante, moins tragique. L’enfant joue à lancer et retrouver la bobine, laquelle représente imaginairement à la fois le corps de sa mère, comme son propre corps. En lançant et retrouvant l’objet, l’enfant apprend à voir et à intégrer au-dedans son corps visible. Dans ce jeu de perte et de retrouvailles, un processus complexe empreint de sentiments contradictoires est en train d’advenir chez l’enfant : le corps propre se découvre à la fois comme ici et là-bas. Voir « III-Théorie » dans L’espace imaginaire, p.42-64. [12] Billeter, ibid., p.142. Sami-Ali analyse également des dessins d’adultes ayant certains troubles psychiques et fait voir comment ces échappées sur le papier sont révélatrices de leur corps propre troublé. Voir l’analyse des cas dans Sami-Ali, ibid., p.86-123. [13] Cité dans Billeter, ibid. [14] Ibid., p.143. [15] Je reprends ici l’essentiel de la pensée de Jean-François Billeter sur le corps propre dans la calligraphie. [16] Ibid., p.160. [17] Ibid., p.157. [18] Ibid., p.167. |
|
|
||||
| |
Previous article
/ Article précédent |
Top / Début Table of content / Table des matières |
Next article
/ Article suivant |
|