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Il faut cultiver son jardin…
Voltaire
Jardiner, c’est être au monde.
Catherine Laroze
Sentir comme l’on regarde, penser comme l’on
marche.
Jean-Jacques Rousseau
La marche conditionnait la vue, et la vue
conditionnait la marche, à tel point que seuls les pieds, semblait-il,
pouvaient voir.
Robert Smithson

Illustration
Robert
Smithson
7e déplacement de miroirs dans le Yucatán
Mexique, 1969
Photographie en couleur, 35,5 x 35,5 cm
À l’heure où l’homme se cherche, en quête de sens, le jardin
nous touche foncièrement : il artialise le monde mutant «le pays en
paysage» [1] . Retour du refoulé, l’art du jardin
abandonné par le haut modernisme prolifère. La nécessité impérative
d’y revenir dépasse largement la mode qu’il suscite en ces temps incertains.
Le jardin nous surplombe, sa survivance nous dépasse ; il traverse l’histoire
des civilisations ; il rallie les cultures les plus étrangères les unes
par rapport aux autres
[2] . Dans ses allées, la clôture entre l’art et la vie
est remise en question. En mouvement, le jardin présente le flux et
la mouvance qui fondent le monde. Lieu de mémoire
[3] , champ de transformation qui s’emmêle avec le paysage,
il rend visible la trame sculpturale, de la terre à l’air et au vent,
du corps physique à l’esprit, ready-made du pays. Du Land Art au Earthworks,
le jardin change l’objet d’art en événement. Il nous enseigne notre
rapport au monde.
Le jardin nous ramène à l’expérience sensible d’abord et avant tout,
car l’esthétique, du grec, aisthêtikos, aisthanesthai, veut dire
sentir. Lieu de sensation et de réflexion qui nous fait saisir autrement le
monde. Terre promise. À marcher, à arpenter la planète, l’expérience qui s’ensuit
mobilise tous les sens [4] . La nature de ce qui apparemment
est loin se rapproche : aux yeux du promeneur, l’horizon est toujours à
l’intérieur, dans ce «jardin imparfait» dont parlait Montaigne auquel est voué
la vie humaine [5] .
Les textes réunis ici soulèvent l’importance des enjeux éthiques
et esthétiques spécifiques à l’art des jardins tout comme ils remontent
à ses assises historiques et symboliques. Aussi, ils témoignent de ses
nombreux modes d’apparition, in visu, in situ et rendent compte
de la multiplicité des arts qu’il implique.
Dans une perspective poïétique, Philippe Nys s’intéresse à l’art des jardins
et du paysage plus particulièrement au XVIIIe siècle et au tournant
du XIXe siècle. Il mesure l’impact de la théorie de la représentation,
soit la mimesis ainsi que la problématique de l’ut pictura poesis
sur cette pratique artistique, en regard du modelage et de la sculpture du vivant.
Il en questionne finement le rôle et la place à l’intérieur du paragone,
ce fameux parallèle entre les arts. Ainsi il démontre combien l’art des jardins
se situe à la limite et au cœur de la différence des arts.
La bouleversante réflexion de Jean-Louis Déotte autour du Jardin de la Villa
Grimaldi à Santiago du Chili, un lieu de torture sous le régime de Pinochet,
pose tragiquement la question de l’éthique d’une esthétique de la disparition.
Il y a là, la volonté d’un côté, d’effacer «toutes traces des crimes» une fois
que la junte perdit le pouvoir, de l’autre, celle de marquer l’existence de
«tous ceux qui y disparurent ou furent détenus», signalant l’enfer au milieu
de l’Eden. «L’immémorial créée par la disparition n’est pas dans le visible/invisible.
…[il] corrompt les procédures de l’art selon le régime de l’esthétique.»
Chez Raffaeli Milani, la mémoire du jardin et le paysage sont vus ensemble
comme la médiation entre l’être et l’existence, oscillant entre l’idéal du sentiment
et le jeu de la réalité. Aujourd’hui la perte d’identité des lieux affirme
la renonciation à la beauté d’où l’impératif de réinventer le jardin au risque
de «ne plus espérer la retrouver, ni même nous améliorer nous-mêmes», cette
nécessité fluctuant également dans la profondeur du spirituel et de l’inexprimable.
Michel Baridon s’interroge à savoir comment au XVIIIe
siècle, les jardins pittoresques de l’Angleterre ont transformé la représentation
de la nature en Europe comme en Amérique. Opposée à la simplification
géométrique, la construction de cette nouvelle image du monde a laissé
place à l’informe, passant par les sciences du vivant et l’étude des
sensations, résultant «du contact de tissu vivant avec le mode extérieur»,
le monde du sensible déplace celui des formes abstraites.
Quant à Thomas Heyd, il nous propose un texte éclairant qui met en parallèle
l’art des jardins japonais et les Earthworks afin de mieux comprendre l’interaction
entre l’art et la nature. C’est que l’établissement de rapports étroits entre
ces deux pratiques qui ne dissimulent pas leurs interventions sur le terrain
permet de contrer les critiques simplistes d’une esthétique environnementale
qui voient dans les earthworks «un affront à la nature».
Enfin aux portes du jardin - cet enclos, entouré de haies, cette plantation
divine - , il y a les arbres, tantôt à l’intérieur, ordonnés, tantôt à
l’extérieur dans le chaos des forêts. J’ai voulu travailler sur ces passages.
C’est avec les arbres-colonnes de Constantin Brancusi et ceux à la renverse
de Robert Smithson que j’ai cherché à voir comment ces œuvres se déplacent :
images dialectiques qui nous regardent et portent notre propre regard vers les
conditions mêmes de notre ancrage au monde, le nôtre et celui de notre communauté.
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