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Les travaux d’Allen Carlson [1] comptent parmi les plus importants dans le
domaine de l’esthétique environnementale, une discipline qui a connu
un essor remarquable depuis la fin des années quatre-vingts. Carlson
lui-même désigne l’ensemble de sa théorie comme un naturalisme esthétique
ou, plus précisément, comme le « natural environmental model
». Je me propose ici de présenter les fondements de cette théorie afin
d’en montrer la pertinence et l’intérêt, tout autant pour l’esthétique
philosophique que pour la philosophie environnementale (I). Je discuterai
par la suite quelques objections possibles qui peuvent être formulées
contre cette position (II). Je conclurai (III) en esquissant quelques
pistes de recherche qui pourraient être explorées par l’esthétique de
l’environnement, à la lumière de la discussion inspirée par les thèses
de Carlson.
I. LE NATURALISME ESTHÉTIQUE DE CARLSON
Depuis la seconde moitié du XXe siècle, l’esthétique
philosophique a élargi la perspective de ses recherches en se concentrant
non plus uniquement sur les œuvres d’art — comme elle avait eu tendance
à le faire depuis le XIXe siècle — mais aussi sur l’appréciation esthétique
des objets et des environnements naturels, voire des environnements
partiellement ou entièrement façonnés par l’intervention humaine.
[2] Le cas de l’appréciation de la nature soulève de nombreuses
questions, dont celle de savoir, en premier lieu, s’il s’agit d’un type
radicalement différent de l’appréciation des œuvres d’art. Est-il nécessaire
d’élaborer une nouvelle esthétique pour la comprendre ? Par la suite,
il faut se demander également de quelle façon doit être conçue une ontologie
de l’« objet » esthétique (au sens large du terme). Étudiant l’expérience
esthétique vécue par le sujet, il importe aussi d’évaluer les rôles
joués respectivement par le sentiment et par la connaissance dans le
processus de l’appréciation des objets naturels. Finalement, une esthétique
de l’environnement peut-elle compléter une éthique de l’environnement
? De quelle façon, sur quelles bases ?
C’est principalement dans le monde philosophique
anglo-américain que ces questions ont été débattues récemment.
[3] Les nombreuses publications d’Allen Carlson nous offrent l’occasion
de les examiner sous un angle original et de prendre connaissance, à
travers l’ensemble des théories auxquelles il se réfère fréquemment,
de l’état de la recherche dans ce domaine. L’interprétation que je présenterai
ici constitue en quelque sorte une mise en forme synthétique des thèses
de Carlson sur l’esthétique de la nature, laissant de côté ses réflexions
sur l’esthétique des œuvres d’art et des objets composites (architecture
et jardins), qui mériteraient elles aussi une étude systématique.
La première partie de cette présentation sera
consacrée aux fondements et aux articulations internes du modèle esthétique
de Carlson. En second lieu, une typologie des principaux modèles disponibles
en esthétique de l’environnement nous permettra de situer celui de Carlson
dans un ensemble plus vaste et d’en mieux saisir, par voie de contraste,
les caractères spécifiques. Troisièmement, nous verrons en quoi consiste
concrètement l’appréciation esthétique telle que la conçoit ce modèle.
1.1 Les fondements de l’esthétique cognitiviste
de Carlson
D’entrée de jeu, il importe de mentionner la
thèse fondamentale de Carlson, dont les développements suivants seront
une explication détaillée : l’appréciation esthétique des objets et
des environnements naturels repose sur une condition nécessaire, soit
la connaissance que nous en procurent les sciences de la nature.
Le premier choix méthodologique de Carlson
qui lui permettra d’étayer cette thèse consiste à orienter l’esthétique
non pas vers le sujet de l’expérience (c’est une option possible), mais
plutôt vers son objet. On le voit aisément, cette première orientation
aura des conséquences sur l’ensemble des considérations ultérieures.
D’entrée de jeu, un modèle d’inspiration kantienne est écarté par ce
choix et de manière plus générale, ce sont toutes les esthétiques subjectivistes
et à tendance relativiste qui se trouvent écartées.
Le concept central de l’esthétique de Carlson
est celui de l’appréciation esthétique (aesthetic appreciation).
Tout le travail de la réflexion philosophique consiste alors à élucider
ce phénomène. Carlson présuppose en premier lieu que l’appréciation
esthétique présente une structure unique et un certain nombre de composantes
fondamentales, peu importe que son objet soit naturel ou produit par
l’art. La définition générale de l’appréciation esthétique empruntera
donc, en premier lieu, le chemin en quelque sorte minimaliste qui consiste
à en rechercher les conditions nécessaires à sa racine. La question
se traduit alors dans les termes des critères de pertinence (criterias
of relevance) et elle est posée en suivant l’orientation objective
de l’esthétique, que nous évoquions plus haut : qu’est-ce que l’expérience
esthétique doit nous livrer de son objet pour être possible ? En répondant
à cette question, Carlson franchit ici un autre pas important en optant
pour une esthétique cognitiviste : ce qui est pertinent pour
que soit possible l’appréciation esthétique, c’est une connaissance
de deux ordres. [4] Le sujet doit connaître la nature de l’objet,
ainsi que l’histoire de sa production. L’approche cognitiviste
est donc fondée sur un présupposé normatif de forte envergure : elle
exige de l’appréciation esthétique non seulement une simple expérience
sensible de son objet mais en plus, une connaissance objective de ce
qu’il est et de la façon dont il a été produit. Notons qu’au plan terminologique,
le choix du concept d’appréciation (et non pas d’expérience) n’est peut-être
pas étranger à l’option cognitiviste privilégiée ici.
Trois catégories d’objets esthétiques
[5] peuvent être distinguées : les œuvres d’art (entièrement
produites par les humains), les objets naturels (que nous découvrons)
et entre les deux, les objets fonctionnels qui participent de
ces deux groupes (comme par exemple les jardins, certains paysages,
édifices, etc.).
Nous traiterons rapidement le cas des œuvres
et des objets fonctionnels. Disons en premier lieu que l’appréciation
esthétique d’une œuvre, par exemple un tableau, exige du sujet qu’il
en connaisse la nature et la genèse (à quel courant il se rattache,
quel en est l’auteur, quelles en sont les particularités, etc.), ces
connaissances lui étant fournies par l’histoire de l’art et par la critique.
À défaut de fonder son appréciation sur de telles connaissances objectives,
comme ce serait le cas d’une personne à qui manque la culture nécessaire
ou d’une autre qui se base sur de fausses informations, le sujet ne
pourra accéder à l’appréciation esthétique de ce tableau, ce qui revient
à dire qu’il ne pourra formuler à son sujet des jugements esthétiques
susceptibles d’être universellement vrais. — Le cas des objets fonctionnels
diffère des deux autres car ici, ce n’est pas tant de la nature et de
l’histoire de la production qu’il faut s’enquérir, mais de la fonction
elle-même, et plus précisément de la conformité de l’objet à sa fonction
concrète, pour l’apprécier esthétiquement.
[6]
Pour revenir à la structure commune aux appréciations
des œuvres et de la nature, disons que dans les deux cas le critère
de pertinence impose la connaissance de la nature de l’objet
comme tel, tout comme celle de l’histoire de sa production. À
ce point de l’élaboration du modèle général de son esthétique (dont
nous venons d’exposer le fondement), Carlson soutiendra avec raison
qu’il faut traiter différemment les deux grandes catégories d’objet.
En effet, la connaissance objective que requiert leur appréciation devra
provenir de sources différentes. Pour les œuvres d’art, comme nous l’avons
vu, c’est dans l’histoire de l’art et dans la critique que nous trouverons
les connaissances nécessaires à une appréciation susceptible de vérité,
cette dernière prenant la forme d’une esthétique critique. La
théorie de Carlson présente donc un visage doublement normatif : non
seulement l’appréciation esthétique exige-t-elle certaines connaissances
préalables mais de surcroît, elle culmine dans un jugement critique
sur la qualité des œuvres dont nous faisons l’expérience. [7]
En passant maintenant du côté de l’esthétique
de la nature, nous avons affaire à des objets qui ne sont pas le
produit de l’art humain et Carlson refusera aussi, comme c’est presque
toujours le cas en esthétique contemporaine, d’assimiler les productions
naturelles au schème de l’art ; on ne peut concevoir la nature agissant
comme une artiste ou comme l’œuvre d’un artiste divin, ne serait-ce
qu’en vertu de l’hypothèque théologique et métaphysique qu’une telle
prémisse impose à la théorie esthétique.
[8] Par conséquent, l’appréciation esthétique de la nature se fondera
sur des connaissances que lui procurent les sciences naturelles afin
de savoir ce que sont ses objets et comment ils furent produits. Ayant
éliminé le modèle artistique pour ce qui est des produits de la nature,
Carlson en déduit que ces derniers ne peuvent susciter un jugement esthétique
négatif. En d’autres termes, les connaissances qui permettent une appréciation
correcte de la nature nous inspirent forcément une appréciation esthétique
positive de l’ordre naturel. À l’esthétique critique dont résulte
l’appréciation des œuvres d’art s’oppose l’esthétique positive
qui émerge de l’appréciation de la nature. Il faut en conclure, nous
dit Carlson, qu’aux yeux du sujet possédant les connaissances requises,
tout est beau dans la nature. [9]
1.2 Le naturalisme esthétique face aux positions
concurrentes
Passant maintenant à une perspective plus large,
il sera utile de situer le naturalisme esthétique de Carlson parmi l’ensemble
des principales théories contemporaines en esthétique de la nature.
[10]
Il est possible d’établir une typologie des
modèles disponibles en choisissant comme fil conducteur les différentes
façons dont ces derniers répondent à la question du critère de pertinence.
Selon les éléments considérés comme étant des conditions nécessaires
à l’appréciation esthétique de la nature, quatre modèles peuvent être
distingués : le purisme, le naturalisme esthétique, le
pluralisme culturel et le postmodernisme.
En allant du simple au complexe, chacune des
quatre théories répond à sa façon au critère de pertinence en considérant
les éléments nécessaires à l’appréciation esthétique de la nature. Le
purisme, un modèle qui s’approche du formalisme traditionnel
en esthétique, ne requiert que la considération des qualités formelles
de l’objet pour fonder cette appréciation ; dans cette perspective,
il suffit par exemple d’admirer les formes et couleurs d’un paysage
pour en apprécier la beauté. Cette conception de l’esthétique est particulièrement
favorable non seulement au formalisme mais aussi à l’attitude du spectateur
désintéressé qui fait face à l’« objet » esthétique.
[11] Carlson lui-même, comme nous l’avons vu, propose en second
lieu une théorie du naturalisme esthétique qui affirme la nécessité
d’ajouter à la considération formelle des objets naturels une connaissance
scientifique de ce qu’ils sont et de la façon dont ils furent produits
par la nature : seul ce fondement cognitif permet de formuler un jugement
esthétique dont l’universalité peut être défendue au sein du discours
argumenté. En troisième lieu, les théories du pluralisme culturel
considèrent que les éléments culturels reliés aux objets naturels sont
également pertinents à l’appréciation esthétique de ces derniers ; pensons
par exemple à l’influence que peut avoir sur notre expérience esthétique
le fait qu’un paysage donné ait été représenté dans un tableau célèbre,
qu’il ait été le lieu d’une guerre ayant marqué l’histoire, qu’il soit
associé aux anciennes pratiques religieuses d’un peuple autochtone ou
qu’on y ait tourné une scène d’un film connu. Finalement, une quatrième
option qui peut être qualifiée de postmodernisme nous dit que
notre expérience esthétique peut être grandement colorée non seulement
par des références culturelles mais aussi par des liens aux événements
biographiques propres à l’individualité du sujet (par exemple le fait
d’avoir déjà visité un endroit lors d’un voyage et d’associer ses souvenirs
personnels à son expérience esthétique de cet environnement naturel).
Nous voilà parvenus à l’autre extrémité du spectre : le purisme ne considérait
comme pertinentes que les qualités formelles de l’objet de l’appréciation
esthétique, tandis que le postmodernisme mène en quelque sort au relativisme
complet puisqu’il permet d’inclure tout élément significatif qui entre
dans la construction de l’expérience esthétique individuelle.
Cette séquence distingue donc quatre modèles
théoriques selon ce qu’ils considèrent essentiel à l’appréciation esthétique
de la nature (et qui constitue leurs réponses respectives à la question
du critère de pertinence). La position de Carlson apparaît, dans ce
contexte, avec une plus grande précision car nous pouvons noter non
seulement qu’elle ajoute la connaissance scientifique aux considérations
formelles à l’objet naturel pour constituer l’appréciation esthétique,
mais qu’elle exclut d’autre part de cette appréciation tous les
facteurs culturels et toutes les références arbitraires aux éléments
proprement subjectifs ou biographiques, purement contingents.
C’est donc dire que Carlson choisit de répondre
à la question du critère de pertinence, comme nous l’indiquions plus
haut, de façon minimaliste : il n’en accepte que les conditions nécessaires
et rejette les autres dimensions qui pourraient s’y ajouter de manière
contingente, en prenant pour le sujet individuel une signification pourtant
bien réelle. Sans aucun doute, comme le reconnaît aussi Carlson, mon
expérience esthétique d’un paysage sera modifiée par le fait que je
l’associe par ailleurs à un tableau célèbre ou à un souvenir personnel.
Mais au sens strict, l’appréciation esthétique doit culminer dans un
jugement universellement vrai, lequel repose sur des connaissances scientifiques
qui me permettraient d’expliquer, par exemple, comment divers événements
géologiques ont contribué à produire cette magnifique plaine qui s’étale
maintenant devant moi. — Nous reviendrons, dans la deuxième partie,
sur les objections que peut soulever un tel choix méthodologique.
Avant de terminer cette première partie, il
importe de préciser comment la connaissance scientifique peut fonder
l’appréciation esthétique. Nous avons vu jusqu’ici que Carlson fait
de cette connaissance, tirée des sciences naturelles, une condition
sine qua non de cette appréciation. Mais cette dernière, en elle-même,
est pourtant esthétique. Comment s’opère le passage de la connaissance
à l’appréciation ?
1.3 Des sciences naturelles à l’appréciation esthétique
Il faut connaître la nature ainsi que l’histoire
de la production d’une formation géologique, avant toute chose, pour
qu’une appréciation esthétique en soit possible. Le passage de ces connaissances
au jugement esthétique s’explique, selon Carlson, par une double voie
: d’une part, la connaissance scientifique est par elle-même esthétiquement
plaisante. [12] Mais pour l’essentiel, l’ouverture sur la
dimension esthétique de l’expérience est rendue possible par le fait
que ces connaissances nous permettent d’apprécier pour ce qu’elles sont
les diverses facettes de cet objet naturel ou, en d’autres termes, d’en
apprécier « l’ordre », c’est-à-dire les propriétés, qualités et valeurs
intrinsèques en contemplant par exemple un paysage magnifique. L’orientation
objective de l’esthétique que privilégie Carlson a donc aussi pour corollaire
la thèse selon laquelle l’appréciation esthétique porte sur des qualités
inhérentes à l’objet ou, en d’autres termes, indépendantes du sujet.
Pour dire la même chose en empruntant la terminologie
kantienne, Carlson conçoit le jugement esthétique comme un jugement
déterminant. [13] Il faut disposer des catégories appropriées
(ce sont justement celles que nous procurent les sciences naturelles)
pour être en mesure d’apprécier les qualités esthétiques d’un objet
naturel. Et cette appréciation culminera dans des jugements vrais ou
faux, toujours positifs dans le domaine de l’esthétique de la nature,
qui appelleront à l’assentiment universel. Comme nous l’avons vu précédemment,
le jugement esthétique portant sur les œuvres d’art pourra quant à lui
être critique (positif ou négatif à l’égard de l’œuvre) mais il aura
en commun avec l’appréciation de la nature le fait d’être fondé sur
les catégories appropriées et de saisir adéquatement ce qu’est l’objet
en question et comment il fut produit, de telle sorte qu’il en appellera
lui aussi à l’accord des autres sujets.
II. REMARQUES CRITIQUES
La théorie cognitiviste d’Allen Carlson présente
l’avantage certain de mettre en lumière l’apport des connaissances à
l’appréciation esthétique. Examinons maintenant quelques-unes des questions
qu’elle soulève. J’en mentionnerai trois ou plus précisément trois thèmes
auxquels peut se greffer un ensemble d’interrogations : 1) le rapport
entre la connaissance et l’esthétique ; 2) le statut de l’expérience
esthétique en général ; 3) le lien entre l’esthétique et l’éthique de
l’environnement.
2.1 De la connaissance à l’appréciation esthétique
Je formulerai brièvement trois objections contre
la thèse voulant que la connaissance scientifique soit une condition
nécessaire à l’appréciation esthétique des objets naturels.
[14]
En premier lieu, cette thèse implique
du point de vue historique qu’avant l’avènement de la science moderne
(celle qui nous procure les catégories appropriées pour l’explication
des objets naturels), il était impossible aux humains de parvenir à
une véritable appréciation esthétique de la nature. Et il faudrait ajouter
que l’état forcément imparfait de notre science actuelle nous interdit
encore, à bien des égards, de prétendre à l’atteinte d’une telle appréciation.
Cette conséquence découlant de la théorie de Carlson paraîtra contre-intuitive
et fort audacieuse, voire peu désirable aux yeux de plusieurs. Son caractère
extrêmement limitatif ne doit toutefois pas nous interdire d’en saisir
la vérité possible. Si l’appréciation esthétique devait effectivement
être comprise comme nous le suggère Carlson, il faudrait aussi en accepter
les conséquences. C’est donc dire que cette objection ne peut à elle
seule réfuter le natural environmental model puisque au fond,
elle doit être évaluée à la lumière d’une autre question, plus fondamentale,
laquelle porte sur le statut de condition nécessaire accordé à la connaissance
scientifique à l’égard de l’esthétique de la nature.
En second lieu, il semble y avoir un
passage difficile à opérer lorsque l’on tente de saisir avec précision
de quelle façon la connaissance (domaine cognitif) conduit à l’appréciation
(domaine esthétique). L’argument qui s’inspire des qualités esthétiques
des théories scientifiques n’est pas très convaincant et nous pourrions
ajouter qu’il mène à des conséquences paradoxales. [15] L’argument qui invoque les qualités esthétiques inhérentes
à l’objet me semble le plus important chez Carlson. Pourtant, la connaissance
scientifique n’est au fond qu’une condition, certes nécessaire
mais forcément préalable, qui peut rendre possible l’appréciation esthétique.
De cette dernière, nous savons finalement peu de choses. Quel rôle y
jouent le sentiment, l’expérience commune du monde, la sensibilité pourtant
essentielle à l’esthétique ? Et surtout, qu’est-ce qui mène à l’appréciation
esthétique comme telle, à partir des connaissances scientifiques jointes
à l’expérience sensible ?
Troisièmement, un problème ontologique
se révèle lorsque l’on considère le fait que la sphère des objets et
des environnements purement naturels diminue constamment au cours de
l’histoire, en raison de l’impact grandissant de l’intervention humaine
sur les espaces dits naturels. Même les environnements apparemment naturels
sont souvent des produits composites, parce que l’intervention humaine
a consisté à les préserver dans leur état originel. Notre appréciation
esthétique d’un parc « naturel » qui a été protégé en vertu d’une politique
de conservation, par exemple, est inséparable du plaisir que nous éprouvons
à savoir que nous avons eu collectivement la sagesse d’en reconnaître
la valeur et de ne pas l’altérer : par la négative, il s’agit en quelque
sorte d’un produit de l’action humaine. La conscience du contraste entre
les environnements « naturels » et ceux qui furent modifiés ou construits
par les humains fait partie de notre appréciation esthétique de la nature.
Cette conscience est d’ailleurs un phénomène typiquement moderne ; curieusement,
elle a pour condition la maîtrise et la transformation systématique
de la nature qui furent rendues possibles par la science et la technique
modernes, jointes à l’explosion démographique de l’humanité.
Cette objection met en lumière la difficulté
d’assurer un fondement ontologique à l’appréciation esthétique de la
nature, comme l’esthétique cognitiviste tente de le faire.
2.2 Le statut de l’expérience esthétique
Il faut donc s’interroger sur le bien-fondé
du cognitivisme adopté par Carlson et surtout, sur la nécessité pour
l’appréciation esthétique de se fonder sur les sciences naturelles.
[16] L’on pourra aisément concéder à Carlson, me semble-t-il, que
la connaissance scientifique peut enrichir grandement l’expérience esthétique.
La véritable question à débattre est plutôt celle de savoir si
la connaissance scientifique, et elle seule, doit être considérée
comme une condition nécessaire à l’appréciation esthétique de la nature.
Cette question rejoint celle de la définition même de l’appréciation
esthétique. Si l’on définit cette dernière comme étant nécessairement
dirigée vers une chose telle qu’elle est selon sa nature et en vertu
de l’histoire de sa production, à la lumière de la connaissance que
nous en possédons, nous concédons au cognitivisme de Carlson sa prémisse
fondamentale. Pourquoi aller dans cette direction ? Comme nous l’avons
vu en comparant cette position aux autres théories contemporaines, elle
nous offre certes l’avantage non négligeable de préserver l’universalité
de l’appréciation esthétique en la fondant sur des connaissances rationnelles
et en excluant de sa constitution, d’autre part, tout ce qui pourrait
l’entraîner vers le relativisme (culturel et individuel).
Une objection sérieuse consisterait à dire
que la théorie de Carlson met en lumière une forme d’appréciation
esthétique tout à fait réelle mais qu’elle en exclut plusieurs autres,
à tort. Parmi ces dernières, comme nous le suggèrent les trois autres
modèles décrits plus haut, se trouvent des types d’expérience esthétique
purement formels, ainsi que ceux où s’ajoutent des références culturelles
ou individuelles à l’appréciation de la nature. Il est vrai que plusieurs
de ces formes entraînent l’appréciation esthétique vers le relativisme
; le pluralisme culturel, toutefois, semblerait échapper en grande partie
à cette objection. [17] Mais pourquoi au juste la relativité des
expériences esthétiques devrait-elle être éliminée ? En dernière analyse,
il me semble que chez Carlson la réponse à cette question se trouve
dans le statut véritatif accordé au jugement qui émane de cette appréciation
: il est dès lors plausible d’en préserver la prétention à l’universalité,
pour autant que l’on tienne à en maintenir au plan épistémologique le
statut de jugement de connaissance ou, en termes kantiens, de jugement
déterminant susceptible d’être vrai ou faux.
L’objection centrale adressée à Carlson viserait
par conséquent cette prémisse. Elle soutiendrait que l’expérience esthétique
doit être comprise comme étant essentiellement subjective et libre de
toute attache à des connaissances scientifiques puisqu’en définitive,
elle culmine dans un jugement de goût qui n’est pas assujetti aux mêmes
exigences que le jugement de connaissance. Nous y reviendrons dans
la dernière partie de cet article.
2.3 Esthétique et éthique de l’environnement
La philosophie environnementale pose à nouveaux
frais la question classique du rapport entre l’éthique et l’esthétique.
C’est d’abord sous la forme d’une éthique de l’environnement que cette
philosophie a pris forme depuis un peu plus d’une trentaine d’années.
[18] Plusieurs de ses représentants ont avancé l’idée selon laquelle,
au plan ontologique, nous devons abandonner l’anthropocentrisme
qui a animé la pensée occidentale depuis ses débuts (pensons à la religion
judéo-chrétienne et à la philosophie grecque) pour ensuite établir,
au plan éthique, une relation de réciprocité ou de respect mutuel entre
les humains et l’ensemble des êtres naturels. [19] Le non-anthropocentrisme, d’abord
fondé au niveau ontologique, permet donc de justifier l’extensionnisme
éthique qui accorde à tous les êtres naturels le statut de sujets
moraux et légaux, faisant de l’être humain un membre parmi les autres
de la communauté biosphérique. Voilà en gros les prémisses sur lesquelles
se fonde l’écologie profonde (Deep Ecology) qui s’oppose à l’écologie
superficielle (Shallow Ecology), laquelle refuse cette remise en
question de la priorité ontologique et éthique de l’humanité.
[20]
À tort ou à raison, c’est le non-anthropocentrisme
qui a suscité le plus grand enthousiasme en éthique de l’environnement
jusqu’à maintenant. Les avancées qu’il inspire du côté de l’esthétique
chercheront à combiner ses prémisses ontologiques et éthiques avec une
conception de l’appréciation de la nature qui nous permette d’enrichir
la figure du décentrement de l’être humain : aux qualités éthiques des
êtres et des environnements naturels viendront s’ajouter leurs qualités
esthétiques, lesquelles nous procurent en quelque sorte une motivation
supplémentaire à les protéger et à les préserver. C’est donc dire que
dans la perspective élargie d’une philosophie environnementale, la question
du rapport entre l’éthique et l’esthétique se pose dans les termes d’un
arrimage ou d’une complémentarité.
Allen Carlson souscrit au modèle non anthropocentriste [21] et par le fait même, à l’extensionnisme éthique. Son esthétique
de la nature, comme il le soutient lui-même, vise à contribuer à une
philosophie environnementale de ce type en montrant que nous apprécions
les qualités objectives, inhérentes aux objets naturels, celles qui
leur confèrent en quelque sorte une dignité à laquelle nous devons vouer
un respect approprié.
L’orientation objective de son esthétique favorise
grandement le parti pris non anthropocentriste dont il se réclame. Cependant,
le lien qu’il souhaite établir entre l’esthétique et l’éthique reste
à clarifier puisqu’il lui faudrait encore établir précisément en quoi
l’appréciation esthétique peut fonder l’obligation éthique du respect
des humains envers la nature. De plus, le non-anthropocentrisme fait
face à des problèmes considérables puisqu’il doit justifier les qualités
et valeurs inhérentes ou intrinsèques aux objets et environnements naturels,
en vertu desquelles ces derniers mériteraient une reconnaissance morale.
III. ENTRE LA CONNAISSANCE ET LE SENTIMENT : POUR UNE ESTHÉTIQUE
SUBJECTIVISTE
La discussion proposée ici des thèses d’Allen
Carlson nous a permis d’en saisir l’intérêt manifeste : il s’agit d’une
version forte du cognitivisme esthétique et parmi ses mérites, il faut
assurément compter le fait qu’elle assure au jugement esthétique une
universalité ancrée dans la connaissance objective. Nous avons vu, d’autre
part, que des difficultés inhérentes à cette théorie peuvent révéler
la nécessité de tenir compte des autres formes d’expériences esthétiques,
celles qui relèvent plutôt de la sphère subjective et que Carlson refuse
d’intégrer à l’esthétique de la nature parce qu’elles correspondent
au formalisme, au pluralisme culturel ou au postmodernisme.
La stratégie la plus prometteuse, me semble-t-il,
consisterait à élargir la perspective ouverte par Carlson afin d’aménager
ces différentes formes au sein d’une typologie des différentes expériences
esthétiques, ce qui permettrait d’en reconnaître la légitimité tout
en préservant d’autre part ce que le cognitivisme met en lumière à juste
titre.
Il n’est pas certain que l’inclusion des références
culturelles entraîne le jugement esthétique vers le relativisme. Mon
expérience esthétique face à un paysage peut être partagée et communiquée
à autrui sans difficulté même si elle associe cet environnement naturel
à des œuvres artistiques ou littéraires qui sont accessibles à tous.
En fait, on peut même établir ici un parallèle avec la référence aux
théories scientifiques, laquelle ne constitue assurément pas un obstacle
à l’universalité de l’appréciation esthétique. On pourrait même affirmer
que l’inclusion des références culturelles contribue souvent
au partage des expériences esthétiques puisqu’elle suscite chez l’autre
un intérêt médiatisé par un horizon commun. Finalement, j’ajouterais
un dernier argument en faveur de la théorie que Carlson appelle le pluralisme
culturel : dans bien des cas, il est presque impossible de ne pas associer
l’appréciation esthétique de la nature à des éléments culturels ou historiques,
à moins de se contraindre à les mettre entre parenthèses par une sorte
d’epoch esthétique qui fait violence à l’expérience intuitive. Pourrions-nous
admirer cette montagne célèbre sans penser à tous ceux qui en ont tenté
l’ascension ? Pourrions-nous admirer ce paysage magnifique qui s’étale
devant nous sans penser à une bataille célèbre qui s’y déroulait il
y a deux siècles ? Est-il possible de contempler ce paysage en mettant
de côté un tableau bien connu qui nous le représente ?
Le cas des références aux expériences individuelles
est plus délicat. À première vue, il semble plausible d’affirmer qu’elles
font basculer le jugement esthétique dans le relativisme, ouvrant ainsi
la porte à une version postmoderne de l’esthétique selon laquelle toute
construction subjective de l’expérience de la nature est valable sans
égard à sa prétention à l’universalité. Mais à y regarder de plus près,
cette objection contre le « relativisme postmoderne » n’est peut-être
pas convaincante. Si l’on analyse non pas seulement le contenu du jugement
esthétique comme tel (lequel est évidemment relatif à mon individualité
s’il contient des références concrètes à mon expérience personnelle)
mais aussi la place que ce jugement occupe dans l’ensemble de l’expérience
esthétique au sens large, il se peut qu’une appréciation esthétique
de ce type soit parfaitement susceptible d’être universalisée et communiquée
aux autres subjectivités. Nous vivons d’ailleurs ce partage à travers
les représentations de l’expérience que nous offrent les romans, les
biographies, les tableaux, les chansons, la poésie : il peut fort bien
être question d’un événement tout à fait contingent, associé à une expérience
esthétique particulière de la nature, mais je suis tout de même en mesure
de saisir dans cette représentation une dimension universelle et de
l’appliquer à ma propre appréciation esthétique de la nature.
[22] Le jugement esthétique n’a pas à être formulé simplement sous
la forme « S est P » ; si, en plus d’affirmer « ce lac est magnifique
», je fais le récit des souvenirs d’enfance que j’y associe et qui ont
marqué ma vie, rien n’empêche une autre subjectivité d’avoir accès à
la signification universelle que contient virtuellement cette expérience. [23] En ce sens, il n’est pas nécessaire d’appeler « postmoderne »
et « relativiste » toute théorie de l’expérience esthétique
qui reconnaît la pertinence des éléments subjectifs et individuels.
Pour conclure, j’aimerais brièvement aborder
la question du rapport entre l’esthétique et l’éthique de l’environnement.
Une esthétique orientée vers la dimension subjective de l’expérience
peut, elle aussi, favoriser l’inclusion de l’esthétique de la nature
dans une théorie qui plaide en faveur de la protection et de la préservation
des environnements naturels. Cette conception de l’esthétique devrait
reposer non pas sur le non-anthropocentrisme adopté par la Deep Ecology
mais plutôt sur une version postmétaphysique ou humaniste de l’anthropocentrisme,
laquelle consiste à rejeter la priorité ontologique que l’anthropocentrisme
classique accordait à l’être humain pour maintenir uniquement sa priorité
éthique. Il en résulte un ensemble de devoirs indirects envers la nature
qui peuvent être adéquatement formulés par le principe de précaution.
[24] L’esthétique vient compléter cet impératif prudentiel, pragmatique,
en ajoutant un devoir indirect de respect que les humains doivent manifester
à l’égard de la valeur esthétique du monde naturel ; ce respect,
en vertu de la prémisse humaniste évoquée plus haut, peut être interprété
comme l’expression d’un respect de soi-même que l’être humain éprouve
à l’occasion de son appréciation esthétique de la nature. D’inspiration
kantienne [25] (sans toutefois suivre le kantisme de manière orthodoxe),
cette esthétique du respect renforce le potentiel normatif d’une éthique
de l’environnement en ajoutant aux motifs pragmatiques ou prudentiels
une dimension subjective qui rejoint à sa façon, certaines intuitions
de l’écologie profonde sans toutefois tomber dans les apories inhérentes
au non-anthropocentrisme. Elle présente d’autre part l’avantage de ne
pas être confrontée aux problèmes ontologiques qui affectent le modèle
objectiviste, comme nous les évoquions plus haut: une esthétique du
respect de l’environnement peut fort bien s’accommoder du caractère
construit des environnements « naturels » et elle peut également s’appliquer
aux environnements composites et proprement urbains où, mutatis mutandis,
le respect de la valeur esthétique nous fournit une motivation semblable
à protéger et à préserver ce qui possède à nos yeux une valeur esthétique
au sens large. [26]
* * *
La théorie esthétique d’Allen Carlson, pour sa part,
présente une version du cognitivisme orientée vers l’objet esthétique.
L’intérêt grandissant qu’elle continue de susciter repose d’abord et
avant tout, me semble-t-il, sur la force de son pouvoir explicatif :
elle rend compte d’une potentialité de l’expérience esthétique qui dépasse
le cadre traditionnel dans lequel la tradition philosophique récente
l’a enfermée, soit celui du formalisme. Elle ouvre également la voie
à un élargissement de la théorie esthétique qui vise à en montrer la
pertinence pour la philosophie de l’environnement. Les discussions critiques
qu’elle ne manque pas de provoquer, y compris celles qui furent présentées
ici, témoignent de sa pertinence indéniable. Elle doit être considérée,
à mon avis, comme l’une des contributions les plus remarquables à l’esthétique
environnementale.
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