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Cette
communication se veut à la fois modeste réflexion, rêverie, méditation,
essai de compréhension, élaboration de certains aspects de Poïétique1.
Nous avons laissé émerger certains jugements de Valéry et avons tenté
de les commenter sans trop censurer contradictions et répétitions, un
peu comme on lit un livre très tard le soir après une journée pleine,
un peu comme il semble bien qu'en un sens ces textes furent écrits,
songeant, à la Valéry, nous l'espérons, à l'intellect, à la
conscience, au hasard, au poète, au lecteur, à la langue, à tout cela
dont est faite l'écriture.
Tout d'abord, Valéry est très convaincu que l'intellect joue
un rôle important dans la genèse du poème. C'est à coup d'intelligence
qu'il écrit. Plusieurs poètes ne sont pas d'accord avec
lui. Mais il faut se demander ce qu'il veut dire par intellect.
S'agit-il uniquement d'être rationnel, voire raisonnable ou
bien le poète veut-il parler tout simplement de la pensée qui pénètre
tout poème, même le plus "coeuru" pour employer ce beau mot
de la Renaissance? Car à "l'oreille du coeur" aussi,
la pensée écoute. Tout poème demeure de la pensée devenue mot.
En elle, rien ne se perd et rien ne se crée. Elle enveloppe tout
et couronne élans, rêves et goûts.
Écrire, c'est saisir un moment qui vient avant la conscience, ajoute-t-il.
Évidemment, nous pensons tout de suite à Freud. Écrire part de
l'inconscient. Et pourtant, les poètes grecs, latins, voire
sanscrits, n'ont rien fait d'autre. Bien avant la psychanalyse,
la poésie a été considérée comme une descente au-delà du conscient,
du connu, du vécu. Elle tint souvent de Dieu et elle eut un caractère
sacré. On a parlé de mystère et de mythologie, de mythes ou d'influence
astrale. On ne tentait pas d'expliquer. On constatait
simplement. On la commençait avec le souffle, avec la vie mais
on la sentait comme venue du plus loin de l'être humain, de ce qu'on
ne tentait pas encore d'expliquer.
Mais Valéry accorde aussi beaucoup d'importance au hasard en poésie.
Il le considère comme plus important que la pensée ou l'émotion.
En cela, il est bien d'accord avec les surréalistes. Pas besoin
de pratiquer la poésie automatique pour sentir que poèmes et images
sont très souvent fortuits. La poésie a toujours été la fille
de l'association simple, ce qui ne signifie pas absence de travail
ou d'organisation. On structure, améliore, parfait les résultats
du hasard. Le poème émerge. Mais il est d'abord élémentaire.
C'est le travail du poète qui le met en situation de relation, qui
met les mots en société pour ainsi dire. Le hasard n'est que
l'étincelle mais il demeure l'aspect probablement le plus important.
"Ce qui est vert est rouge" ajoute Valéry2.
Il ne s'agit pas d'un message surréaliste mais plutôt d'une
sorte de définition de l'imagination qui transforme tout dans l'alchimie
de la création. Dans l'art, tout est autre. Le poète
transfigure et la parole est magique. Dans cette phrase "Ce
qui est vert est rouge", le rouge est plus certain que le vert.
Peut-on ajouter que le beau est plus certain que le vrai? La poésie
modifie la réalité. C'est en l'imaginant qu'on la
saisit vraiment, car l'imagination la complète, l'habille, lui
donne le ton. Imaginer pour un poète, c'est pénétrer jusqu'au
centre, là où est le plus dense. C'est trouver le sens qui
dépasse la signification.
On fait, selon Valéry, une oeuvre d'art quand on arrive à trouver
sa température. Arrive un moment où l'oeuf est cuit, où le
lait caille, où la glace prend. Il faut savoir attraper l'oeuvre
dans sa seconde de saisissement. Il y a comme une frontière ténue,
là ou le froid devient le chaud, là ou la parole est à point.
C'est un peu là que la jeunesse se met à devenir vieillesse.
C'est dans ce point qui participe à l'espace et au temps que
le poème est le plus intense. C'est le moment de le cueillir
en son midi, alors que les fleurs vont commencer à devenir des fruits
dans celui qui les reçoit.
Il faut donc de l'attente. La poésie est une oeuvre lente.
Elle profite de tout ce qu'elle rencontre. Elle s'arrête
en chemin pour aimer, pour connaître, pour se réjouir, pour souffrir.
Un poète est quelqu'un qui sait s'arrêter, sentir ce qui n'est
pas encore commencé, toucher le prévoir. Le poème se fait en dehors
du temps, là où il n'y a pas d'avant ou d'après et surtout
pas d'échéance. Le poète ne peut que guider très faiblement.
Il n'est que celui qui attend que le poème se fasse en lui, qui
attend l'attente du poème. Et rappelons-nous que l'attente,
c'est aussi l'attention, car l'attente insiste, confère
de l'importance. Elle augmente l'intensité. Écrire,
c'est posséder ce qui est attendu. Mais "ce que je sais
pèse sur ce que je puis," écrit Valéry3.
Voilà la confession d'un poète de l'esprit pour qui la poésie
se passe le plus souvent au niveau de l'intellligence. L'oeuvre
d'art devient alors pleine de raison et participe surtout de la
beauté de la cogitation. Remarquons que, selon l'auteur, la
connaissance écrase un peu la potentialité de l'inspiration.
Pourtant, ce poids peut aussi être dynamique et donner de l'élan
à l'oeuvre. D'ailleurs, savoir n'est pas nécessairement
connaître. Cependant, Valéry semble reconnaître implicitement
que le savoir n'engendre pas toujours efficacement le pouvoir.
Le poème est infiniment plus large.
Pourtant, Valéry nous dit aussi que l'invention, la faisance
doit venir d'une compréhension personnelle. On peut cependant
s'arrêter sur le mot personnel, lorsqu'il est précédé de celui
de compréhension, qui situe peut-être cette saisie de l'univers
sur un plan tout à fait intellectuel. Pourquoi pas une émotion,
une sensation, une mémoire personnelles là où chaque être est, semble-t-il,
plus différent des autres, plus personnel, du moins au premier abord,
car, loin de nous l'idée que la compréhension ne peut pas elle aussi
pousser de plusieurs côtés ses ramifications et ses raisonnements, jusqu'aux
confins du penser, car, pour un poète, il n'y a jamais simple saisie
de la réalité.
"Le 'je' choisit dans je", dit Valéry4.
L'être humain s'offre tout entier à sa poésie. Sa personnalité
constitue une sorte de grand je-réservoir, dans lequel le je du poète
cherche sa nourriture et, dans cette nourriture, le poème choisit ses
éléments. Un énorme filtrage s'opère selon la personnalité
du poète, selon le moment de l'histoire, selon le point dans l'espace
en tenant compte de multiples impondérables.
Le poème s'écrit en soi. Valéry est convaincu de la très grande
intériorité de la poésie. Elle vient du plus profond, là ou les
mots ne font pas de bruit, ou ils agissent comme des graines qui se
font fleurs, feuilles et fruits, là où ils se comportent comme
des oeufs. La poésie, voire l'art en général, est une oeuvre
d'introversion. Le poème se développe au delà du plus loin
en soi. Il se fait écouter, là où tout l'extérieur se fait
silence, car il se commence de tout ce qui s'est tu. C'est
dans le sac d'une personnalité de poète qu'il s'élabore
de tout le compris, le senti, l'entendu ou le goûté. Il est
le recueillement mais après le cueilli.
On écrit avec ce qu'on trouve en soi d'inattendu et d'imprévisible.
De fait, chaque poète sent que la poésie le dépasse; elle est un au-delà.
Elle va plus haut, plus profond, plus grand. Un poète peut s'attendre
à la poésie. Il peut s'attendre à un poème, mais rarement
à ce poème-là et plus ou moins jamais à cette image-ci. On apprend
toujours quelque chose de soi en écrivant. On ne peut prévoir
sa propre richesse ni de quelle façon on va écrire. On est souvent
habité par plus de poésie qu'on ne le croit.
Ainsi par exemple la sensation, lorsqu'elle se fait poésie, nous
donne toujours l'impression que nous ne l'avons pas éprouvée.
C'est que le poète n'en perçoit que le chuchotement, alors qu'elle
se fait cri dans le poème. La sensibilité est décuplée.
Le poète ressent très souvent une sorte d'aliénation quant à son
poème. Cette distance fait partie de la poésie mais aussi de tout
véritable don. Ce que l'on offre devient toujours autre.
"Je est un autre" quant il lit son poème. C'est
aussi une façon d'être universel. Nous n'éprouvons que
notre sensation. Une fois dans le poème, elle devient la sensation
du monde. Elle abandonne son poète pour appartemir à la poésie.
À chaque sens, à chaque direction correspondent des sensations.
Car choisir un sens à son mot, à son image c'est avoir laissé entrer
des sensations en soi. C'est après beaucoup de vu, d'entendu,
de palpé, de sentir que le poème choisit son chemin et qu'il s'en
va droit vers la poésie. Il faut avoir longuement connu le chaud
et le froid, l'ovale et le rond, la fleur et l'épice, le bémol
et le dièse, avant d'oser écrire, car c'est dans son corps que
le poème s'élabore. Il apprend des os, du sang et des muscles.
Il vient des yeux, des oreilles, du nez, de la peau et des mains.
Il est à la fois squelette et chair. Il rit, il pleure et il marche.
Il tourne la tête et se tend sur la pointe des pieds.
Ce qui est important, ce n'est pas ce que l'auteur veut mais
ce qu'il trouve. Le poète n'a pas très profondément la
maîtrise de son poème. Plutôt, celui-ci se trouve en lui.
L'auteur ne le veut pas vraiment, il l'attend. De là,
la disponibilité comme étant l'une de ses plus grandes vertus, nous
y reviendrons. Il faut être à l'affût, chercher, trouver parfois
le poétisable dans tout l'être et son devenir. L'important,
c'est la capacité d'être informé. Il faut de l'inachevé
en soi, un peu de vide, comme une permission pour le poème. Celui-ci
vient au bout du silence; il est souvent surtout dans le blanc de la
page, comme si le non dit était plus habité que le dit. Le poète
se sent vraiment vivre en créant. Il ressent sa réalité.
Pour son poème, il se sert de ce qu'il a été, de ce qu'il est
bien souvent, de ce qu'il sera et aussi de ce qu'il ne sera
pas. Il vit alors toutes les vies qui sont en lui. S'il
est utile, il est aussi utilisé dans son acte de création. Il
contribue de tout son être: connaissance, peines, émotions, sentiments,
mémoire, etc. Il a alors la délicieuse sensation que rien ne lui
est autre. Dans son oeuvre, tout est inclus. Jamais il n'est
descendu aussi loin dans l'autre. Jamais il ne s'est autant
approprié son aliénation. Si vivre c'est agir, jamais il ne s'est
autant agi.
Valéry nous confie aussi que l'artiste doit "observer comme
s'il ignorait tout et exécuter come s'il savait tout."5
L'art est en un sens une virginité. Un poète emploie toujours
les mots comme si c'était pour la première fois. Il renouvelle
le langage et d'abord l'appréhension de la réalité. Le
poème lui apprend et le réel et la parole. Et pourtant, il doit
parfaitement connaître son instrument pour exécuter. Il se sert
des noms, des verbes, des adjectifs comme un peintre utilise la couleur
et la lumière, un musicien, les notes et les silences. Il joue
du dire. Il réveille et inaugure les significations. L'art
demeure le fait de l'observation passionnée et de l'individualité.
Mais, pour écrire, il faut s'étonner. Il faut qu'une surprise
soit montée en soi. Il faut saisir du monde ce à quoi on ne s'attendait
pas. Il faut avoir réagi. Si le poème vient au bout d'une
surprise et si celle-ci peut être douce ou violente, toujours elle nous
enseigne que la différence préside à toute création. Un mot, une
impression, une idée, une sensation que nous avons utilisés dans un
poème, ne seront plus jamais les mêmes. Ils ont acquis un nuance,
une chaleur, une densité que nous ne leur connaissions pas. Souvenons-nous
d'ailleurs que l'étonnement crée l'étonnement. Il
faut redonner de la force aux mots. Mais, selon Valéry, on ne
peut séparer le recevoir et le donner. "It bless him that
gives and him that takes." Il y a toujours cette dualité
de l'échange. Le poème est un équilibre dans le mouvement.
Il vient de tout l'écouté du monde. Le poète n'est que
le lieu d'un passage. Il assiste à la "devenance"
de l'oeuvre d'art. Il est une sorte de catalyseur.
Il constitue le chemin des mots. A lui, tout arrive; de lui, tout
part. Le poème vient d'un accueil, il repart chargé.
Il doit, à son tour, être reçu. Il existe une chaîne de la poésie,
une continuité. Le réel ne nous est offert que pour être donné,
comme la vie. Il est sans commencement, ni fin.
Selon Valéry, les mots doivent se sentir libres dans le poète.
Ils doivent pouvoir s'unir, éclater ou se taire, s'abolir.
Ils doivent pouvoir chanter, crier puis retourner se charger dans le
silence. Ils peuvent accueillir tout le possible, être sans limite.
Le poète assiste seulement à leur innombrable. Il renonce à contrôler
l'expression. La parole a la bride sur le cou. Tout
le dicible lui est possible. Rien ne l'empêche. Il n'y
a plus de limite, de restriction. La notion de défendu est bannie.
Une permission totale est donnée à la parole. Elle peut tout exprimer:
le total, le partiel, l'approximation ou l'impression.
Valéry écrit: "J'ai fait tel poème sur une figure syntaxique
et sans savoir de quoi il y serait question."6 Il
s'agit plus ou moins d'une expérience d'ordinateur avant
la lettre, avant la machine que peut-être bien Valéry aurait célébrée.
Le poème serait donc constitué du moule dans lequel on le fait.
Il serait sa manière. Il deviendrait un jeu et le poète serait
un joueur. Cet aspect ludique n'accorderait pas beaucoup d'importance
à ce qu'il signifie et le lecteur n'aurait au fond qu'à
lire les règles du jeu. Il s'agirait d'une expérience,
tout au plus d'un exercice d'atelier d'écriture. Les
mots apprendraient des règles qui les conduiraient à faire partie d'un
poème.
D'ailleurs, il ajoute "Les métaphores causent une joie d'enfant."7
Elles nous demandent très souvent de retourner à l'innocence du
commencement. On utilise le langage comme si c'était la première
fois. Les mots sont vierges, capables de toutes les possibilités.
Le poète les informe d'une nouvelle charge de signification.
D'ailleurs le surréalisme ne fut rien d'autre. Il fit
éclater la surprise du langage. Et ce sens du nouveau est toujours
porteur d'une immense joie. Il existe un plaisir du jamais
perçu. Il participe de l'éveil qui peut être aussi un réveil.
Rapprocher deux éléments, créer des familles de mots, des connivences,
des atomes crochus exalte le contentement.
Il faudrait faire une oeuvre qui soit si chargée de possibles qu'elle
pourrait être interprétée différemment dans un autre temps et répondre
à des désirs nouveaux. Ce jugement de Valéry pose la question
de l'aspect historique de l'oeuvre, du poème qui doit transcender
son temps et son espace. Si le contenu est universel, il semble
bien que le contenant pourra s'adapter, les grands thèmes de la
litterature ayant bien peu changé depuis Gilgamesh, voire Tristan et
Yseult, car il semble que celle-ci soit cyclique et que de siècle en
siècle, le serpent se morde la queue. Le cercle serait donc sans
commencement ni fin. Pourtant, notre langue demeure toujours étrangère
parce que nous ne la connaissons pas parfaitement et que nous l'apprenons
toute notre vie, parce que l'écrivain ne connaît au fond que la
phrase qu'il écrit, et qu'il ignore tout ce qu'il écrira.
Toute langue est un univers entier. Il faudrait essayer
tous les mots de toutes les façons possibles et nous en serions au cent
mille milliards de poèmes de Raymond Queneau. Il y a tant de choses
que nous n'avons pas dites, tant de choses que nous ne dirons jamais,
tant de choses qui ne seront pas dites. L'étranger, il est
dans chaque poète et Valéry lui-même n'y a pas échappé et surtout,
il l'a bien compris. La langue, tout en étant en nous, demeure
toujours hors de nous. Cependant écrire, c'est mettre ensemble,
c'est lier. C'est travailler avec l'association, faire
des rapprochements, comparer, hiérarchiser, transformer la parole en
société, associer. L'écrivain a toujours réalisé ce devoir
de l'écriture quoique d'une façon différente à chaque siècle.
L'histoire littéraire est au fond l'histoire des relations entre
les mots car, c'est souvent à cause des autres que ceux-ci reçoivent
un surplus d'être. Un mot ne peut demeurer seul longtemps.
Le nom appelle le verbe. L'adjectif est attiré par le substantif.
Il y a dans tout texte des tendresses de syllabes.
Valéry croit aussi que l'on doit beaucoup élaguer. Si, à certains
poètes, le poème arrive comme un oeuf tout fait et complet, pour Valéry,
il doit être corrigé, complété, émondé, brûlé à vif pour n'en garder
que ce qu'il en croit "la substantifique moelle."
De fait, il reprend, repense Boileau. On peut se demander s'il
n'accorde pas trop d'importance à la forme au détriment de l'inspiration,
du cri du coeur. On risque ainsi d'arriver à une langue presque
parfaite mais peut-être un peu privée. Car, il faut non seulement
élaguer mais bien élaguer, en laissant aux mots l'impression qu'ils
sont très sincèrement vrais, beaux ou bons.
D'ailleurs Valéry ajoute que le poème vient à la suite de l'omission.
Il naît au fond de tout ce que l'on a choisi de ne pas y mettre.
De ces refus, de ces coupures, de ces négations, il s'enrichit.
C'est accorder au poète un flair, une estimative, un don de voyance,
un jugement parfait. Il faut un sens du choix peu commun.
La poésie est alors faite de tout ce que l'on refuse. Le négatif
devient positif. On est par ce que l'on n'est pas.
L'absence devient une présence, même un acte généreux en quelque
sorte. C'est une affirmation de la qualité, une sorte de privation
pleine de pluriel.
Ce qui n'est pas est, croit Valéry. C'est toute la faisance
du poème. Mais on peut cependant douter de cette assertion.
Est-ce que ce qui n'est pas n'est pas un peu? Est-ce que
l'être du poète n'est pas en quelque sorte une source?
Dans ce cas-ci, n'être pas semble bien une façon d'être.
Il existe dans tout poète une ouverture, un disponibilité, une prémonition
vers le poème. Le poète est celui qui sait se pencher et hausser
la réalité à être et à se dire. Le poète est celui qui réveille
la latence. Il sait que la parole est dans le silence. Il
trouve la couleur et la forme dans le blanc de la page. Il écrit
sur la page de sable du désert. Il épelle ce qui n'a pas de
nom. Il interroge le possible.
Un poème représente toujours le dernier instant de sa composition.
Il y a un moment où il est prêt. Et Valéry insiste: "comme
l'eau bout." Il est rendu à la fin de lui-même.
Il surgit comme une naissance. Il en est à l'achèvement avec
juste assez de rond, de bleu, de doux, de chaud, de subtil, d'intelligent,
de vrai, de bon et de beau. La plume ou l'ordinateur le cueille
comme une tulipe ouverte. Et Valéry insiste aussi sur la composition.
Il s'agit d'une unification, d'un ordre de pluriels.
Il tient à la notion d'ensemble. Un poème est une synthèse.
Et souvenons-nous que "les mots donnent autant d'idées que
les idées donnent de mots."8
Il existe une sorte d'équivalence. Valéry ne semble pas convaincu
que la parole ne représente que la partie visible de l'iceberg.
Pour lui, il y aurait correspondance. À la limite, tout l'exprimable
serait exprimé. Il paraît croire en une certaine égalité entre
le concret et l'abstrait. Il y aurait une équation.
On pourrait alors aussi remonter du concret à l'abstrait.
Nihil in intellectu quin prius fuerit in sensu, l'un complétant
l'autre, et l'écriture est un constant va-et-vient. Le
fleuve remonte vers sa source et la source tend vers le fleuve.
C'est l'équilibre.
"Par le mélange des mots très ordinaires, l'écrivain sait accroître
le monde exprimé."9 En
esthétique, il est communément admis que l'art aurait deux fonctions:
l'expression et la communication. Le poème accroît l'être.
Il multiplie. Il additionne. Il ajoute. Et il le fait
bellement avec les mots de tous les jours. Certains écrivains,
non encore devenus, disent parfois: "Moi, je n'écris
pas, tout a déjà été écrit." Le véritable écrivain ajoute
"sauf ce que j'ai à dire," car les mots ont une richesse
inépuisable.
Le génie perçoit la possibilité des choses ou plutôt la réalisation
qu'il peut en faire par l'oeuvre d'art. Il flaire,
il sent le devenir de toutes choses. Il sent la réalité en puissance.
Il touche à tout le faisable. Il sait profondément que l'apparence
est un masque. Créer, c'est démasquer. C'est aller
à l'essence, au plus profond, au fin fond du creux, là d'où
tout peut arriver. La statue est dans tout arbre; il faut seulement
enlever le mauvais bois. Et en effet, cela demande du génie.
Le poème est donné mais il faut le trouver. Le génie aperçoit
la forme dans la matière.
"Pourtant, lorsqu'une oeuvre est très belle, elle perd son
auteur."10
C'est le fait des cathédrales assurément et des grandes épopées
des commencements de toutes les littératures. Mais l'anonymat
joue aussi autant au théâtre. Si on retient à peine le nom de
l'auteur, on a souvent l'impression de connaître le personnage.
C'est à lui qu'on s'identifie. C'est aussi un
phénomène sociologique. On ressemble à ce que l'on connaît
le mieux. L'auteur est bien souvent un nom sans visage, sans
sourire, sans gestuelle. "Longtemps après que les poètes
sont disparus, leurs chansons courent encore dans les rues."
L'oeuvre change l'auteur. Il est lui aussi en état de
faisance.  Elle part de lui et elle retourne à
lui. Elle s'augmente de lui mais elle l'augmente aussi.
Même s'il lui a donné naissance, il arrive parfois difficilement
à l'accueillir. Il ne reconnaît pas son enfant. Très
souvent, elle l'emporte. Elle se fait en lui beaucoup plus
qu'il ne la fait. La gestation peut même être violente.
Il se sent autre. "Je est un autre." Le poème
peut même détruire le poète, ou, dans les cas les plus bénins, le conduire
au silence. L'oeuvre peut le bouleverser au point de le plonger
dans une très longue période de latence.
Valéry pense très sagement que, lorsqu'on écrit, on reçoit du lecteur.
Tout texte est un mouvement cyclique. Il va vers et il retourne
vers. La poésie est un boomerang en quelque sorte. Elle
revient à son auteur chargée de l'autre. Au fond, on écrit
toujours dans son temps et son espace, de son temps et de son espace.
La poésie est historique comme son lecteur. Pour certains poètes,
il s'agit de plaire à celui-ci, pour d'autres, il s'agit
seulement de le recevoir dans un partage. Mais toujours le lecteur,
le recevant, est présent.  La poésie est servie.  Il y a un
échange d'accueil car au fond, rien n'est simple et le multiple
est partout.
Le lecteur a aussi sa responsabilité dans la faisance
de l'oeuvre. À lui, incombe le devoir de trouver un sens.
De fait, il trouve son sens à lui. Le texte du poète le met sur
la voie et lui ouvre des chemins. La poésie suscite des orientations.
Mais le poème s'écrit aussi dans celui qui le reçoit et qui devient
poète à son tour. Il suit sa direction de toute sa personnalité.
Il enrichit le texte de ce qu'il est. Le poète n'est plus
le seul qui signifie car du lecteur arrive aussi quelque chose d'unique.
Et, le plus profond du poème vient de cette rencontre, le plus varié
et le plus différent aussi.
Donc, nous pouvons dire que, selon ce que nous avons appris de ces textes
de Poïétique, le "poein" du poème est presque
infini, varié, différent, pluriel, selon le poète, le temps, l'espace,
le lecteur, la saisie de la langue etc., etc. Chaque poème aurait
sa propre poïétique et, comme le pense Valéry, il y aurait toujours
de l'inaccompli, ce qui est une forme de l'espérance.
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